Synopsis : Rejeté depuis longtemps par sa fille, l'entraîneur Frankie Dunn s'est replié sur lui-même et vit dans un désert affectif, en évitant toute relation qui pourrait accroître sa douleur et sa culpabilité. Le jour où Maggie Fitzgerald, 31 ans, pousse la porte de son gymnase à la recherche d'un coach, elle n'amène pas seulement avec elle sa jeunesse et sa force, mais aussi une histoire jalonnée d'épreuves et une exigence, vitale et urgente : monter sur le ring, entraînée par Frankie, et enfin concrétiser le rêve d'une vie. Après avoir plusieurs fois repoussé sa demande, Frankie se laisse convaincre par l'inflexible détermination de la jeune femme. Une relation mouvementée, tour à tour stimulante et exaspérante, se noue entre eux, au fil de laquelle Maggie et l'entraîneur se découvrent une communauté d'esprit et une complicité inattendues...
Clint Eastwood. Désormais ce nom résonnera dans l'histoire du cinéma comme une référence ultime. Il est aujourd'hui le seul et digne héritier d'une tradition classique du cinéma hollywoodien, celle portée par les John Ford, Raoul Walsh et autres Howard Hawks dont la comparaison n'a absolument rien de ridicule tant ce Million Dollar Baby confirme le talent immense de Clint Eastwood. Interrogeant autant dans son précédent film, Mystic River, que dans celui-ci le rapport au passé et à la filiation, Clint Eastwood devient ce fils spirituel.
Et pourtant, loin de se comporter en fils, Clint Eastwood incarne plutôt la figure du père. Non seulement père dans le film mais aussi père par rapport à l'évolution de son cinéma dans le sens où il semble manifester une certaine sagesse. Déjà dans Mystic River, la mise en scène se faisait discrète, peu de mouvements de caméra, beaucoup de sobriété dans le traitement. Dans Million Dollar Baby, il va encore plus loin. Le dépouillement est total, la mise en scène rigoureuse, presque invisible, et la musique ne venant qu'à de très rares moments ponctuer quelques scènes. Tout le cinéma d'Eastwood a évolué dans ce sens, vers plus d'économie, vers plus de discernements, un peu comme s'il n'avait plus rien à prouver. Sorte de passage de témoin entre deux générations : celle d'Hillary Swank et celle de Clint Eastwood.
Car les preuves, c'est effectivement le personnage incarné par Hillary Swank qui va devoir les faire. Malgré ses 31 ans elle veut se faire entraîner par Frankie Dunn (interprété par Clint Eastwood) et devenir une grande championne de boxe. Il faudra d'abord le convaincre de devenir son coach, puis de montrer qu'elle a un véritable potentiel, puis qu'elle peut remporter des matchs. Long et douloureux combat pour celle qui vit difficilement, travaillant dans une petite cafétéria où elle récupère les restes de nourriture pour manger le soir, venant le soir tard au gymnase apprendre à taper dans un speed bag ou à positionner correctement ses pieds face à l'adversaire. Toute peine mérite alors récompense. On y découvre une grande boxeuse, mettant ses concurrentes au tapis dès le premier round, combat après combat, succès après succès, si bien qu'elle n'arrivera plus à trouver d'adversaires. Puis vient le moment des combats à enjeux, ceux où il y a beaucoup d'argent à la clef. Elle gagne, toujours. Elle se sert alors de cet argent pour acheter une maison à sa mère et semble promise à concourir enfin aux championnats du monde. Présenté ainsi on croit à un film banal comme on en voit souvent sur le dépassement de soi et la réussite où le happy end n'est jamais très loin. Mais Million Dollar Baby n'y ressemble en aucun points.
Faux optimisme donc. Le film baigne dans un désespoir constant malgré quelques sourires arrachés. Le tout sans jamais être complaisant dans la souffrance ou user d'effets larmoyants. On ressent un certain poids accablé les personnages. Les corps se déplacent chancelant presque, comme rongés par des événements passés, par une vie qui n'est pas tout à fait celle que l'on aurait voulu mener. Frankie Dunn s'en veut d'avoir fait jouer ce 109ème combat à son ami Scrap (incarné par Morgan Freeman), aujourd'hui gérant du gymnase, au terme duquel il perdra un ½il. Les deux vieux amis échangent peu de mots, certainement qu'ils n'en ressentent pas la nécessité, un regard peut suffire parfois. Laconiques dans leurs expressions, on sent dans leur relation une sorte de ranc½ur. Leurs discussions tournent autour de Yeats et du gaélique ou bien tout simplement de chaussettes trouées. On évite le sujet qui fâche. On en parle pas mais on le sait. Il en va de même s'agissant de la relation qui unit Frankie à sa fille qu'il n'a pas revu depuis bien des années. Le sujet est évoqué brièvement notamment avec l'évêque. Ce dernier demande si Frankie a bien tenté de contacter sa fille. Puis, un soir, revenant chez lui, Frankie découvre une lettre sur laquelle est inscrit « retour à l'envoyeur ». Une fois de plus précise la voix off. Enième lettre donc que Frankie rangera comme toutes les autres dans une boîte à chaussures. Le passé écrasait les personnages de Mystic River. Ceux de Million Dollar Baby n'y échapperont pas non plus.
Si le passé n'est pas directement retranscrit à l'écran en décidant de nous montrer des épisodes antécédents ou des personnages évoqués, mais simplement dissimulé dans des paroles à demi-avouées, le film arrive néanmoins à nous montrer le temps qui passe autant sur les individus que sur les lieux. Le « Hit Pit », gymnase appartenant à Frankie, dans sa représentation semble receler un passé lointain, les murs ont vieilli mais continuent à accueillir sueur et énergie. Dont celles de Danger, un jeune qui croit qu'il deviendra boxeur un jour alors qu'il semble être mentalement déficient. On le voit boxer dans le vide, comme s'il faisait face à un fantôme, comme pour souligner ce rapport au temps qui s'égrène et qui nous échappe. Dans ce vaste espace les personnages de Scrap et Frankie sont donc les deux vétérans. Les rides sur leurs visages sont semblables à des ruisseaux asséchés par la dure vie qu'ils ont menée. Tour à tour les discussions se succèdent entre Scrap, Frankie et Maggie. Et la splendide lumière en clair-obscur venant s'échoir sur eux, sculptant et mettant en relief les parties saillantes de leurs visages révèle l'ambiguïté de chacun d'eux. Les non-dits se lisent désormais sur le visage. Le film prend alors des allures de tragédie antique, le gymnase devenant ce funeste théâtre, où tous sont victimes du destin qui les dépasse.
Destins qui se croisent, s'enchevêtrent et se nouent. Celui de Frankie et Maggie. Dans la première scène on voit Frankie soigner une blessure lors d'un combat. La caméra s'engouffre dans la plaie en sang. A la fois symbole de la filiation et de la descendance, et synonyme de souffrance, de peine et de douleur pas encore cicatrisée. Frankie et l'histoire de sa fille apparaît. Il va alors projeter sur Maggie l'image de celle qu'il n'a plus revu depuis si longtemps. Lui l'irlandais décide de faire entrer Maggie dans son monde lui offrant une tenue d'entrée pour ses combats sur lequel est inscrit en gaélique « Mo cuishle (ma chair, mon sang) ». Puis il décide de la faire enter dans son c½ur quand elle demande : « Et si je gagne ? - Je t'épouse ».
Le film est un peu à l'image de ce dialogue. Simple et direct. Eastwood va à l'essentiel sans jamais en avoir l'air. Sa mise en scène envoûte par sa fluidité, non sans évoquer le style d'un Jack Kerouac, autre peintre de l'Amérique. Ce même Jack Kerouac écrivait dans Les Anges de la désolation : « Tristesse de la compréhension, voilà ce que signifie compassion ». Belle citation qui définit avec justesse le geste final de Frankie.