Code Inconnu de Michael Haneke

Code Inconnu de Michael Haneke
En attendant la sortie du prochain film de Michael Haneke Caché (sortie prévue le 9 octobre...très prometteur je vous le dis...) qui a, je vous le rappelle, remporté le Prix de la Mise en scène au dernier festival de Cannes, je vous mets ici un texte que j'ai rédigé à propos de Code Inconnu, un film qu'il a réalisé en 2000.

Le cinéma de Michael Haneke est tout à fait singulier dans le paysage cinématographique français. Son univers illustre la violence de la société tout en l'exacerbant et la rattache à la cruauté, (humaine ou sociale) voire au sadisme. De même le principe de hasard et de fatalité est très présent et entrave le libre arbitre humain. A cet effet on peut le comparer à Krzysztof Kieslowski qui avec Le Décalogue (ce monumental chef-d'œuvre !!) avait su exprimer l'angoisse du monde et la perte de soi, dans le même temps qu'il portait au plus haut point l'exigence d'une tenue morale et affective. Le cinéaste polonais maniait l'agressivité et la violence des images tout en fournissant à chaque spectateur les raisons de les refuser.

S'il fallait rapprocher Code Inconnu d'un autre film de Michael Haneke ce serait bien évidemment 71 fragments d'une chronologie du hasard car dans les deux films on assiste à un enchevêtrements d'histoires parallèles appartenant à des personnages différents. Dans Code Inconnu il y a Anne qui est une jeune comédienne qui débute dans le cinéma. Il y a également Georges, son petit ami qui est photographe de guerre ; le père de Georges qui est agriculteur ; Jean, le frère cadet de Georges qui ne veut pas reprendre la ferme de son père. Il y a Amadou qui est éducateur musical pour des enfants sourds-muets, son père chauffeur de taxi, et enfin Maria qui est une SDF roumaine. Tous ces individus vont sans le savoir être liés à une même affaire.

Cette affaire à laquelle je fais allusion se passe durant le premier plan-séquence du film qui dure environs 9 minutes. Là le cinéaste autrichien suit d'abord Anne interprétée par Juliette Binoche qui va rencontrer Jean, qui lui tombera quelques instants plus tard sur Amadou car Jean a jeté un papier sur Maria. Tout cela mis en scène en un seul plan. Pendant la séquence tous les autres personnages sont ignorés. Ils passent devant, entre, derrière les principaux personnages, qu'importe ce n'est pas d'eux qu'il s'agit mais des autres, ceux que Haneke a décidé de suivre. Bien sûr on peut se dire que le metteur en scène autrichien aurait pu suivre d'autres personnes mais non il fallu que cela tombe sur eux : le hasard fait donc son entrée en jeu. Michael Haneke tisse de multiples fils dont on ne comprendra l'organisation que progressivement.

C'est ainsi que peu à peu le spectateur va suivre le destin de tous ces personnages. La scène d'après nous présente le père d'Amadou. Il est au volant de son taxi en train de conduire un client quand son téléphone sonne. Il apprend que son fils est mêlé à une affaire. Le cadre immobile, fixé sur le père, la scène est tournée de la sorte. Le client a beau parler et beau dire que le père d'Amadou va trop vite, le cadrage ne bougera pas d'un millimètre. Il s'agit bel et bien de suivre le destin de ses personnages, le reste importe peu. Il y a une scène similaire à un autre moment du film. C'est lorsque Amadou invite une amie à aller dîner au restaurant. Lorsqu'ils sont assis à la table, à plusieurs reprises le serveur viendra et à chaque fois le cadre restera fixé sur Amadou et son amie, le serveur n'apparaîtra qu'en amorce. Plus encore, dans cette scène Amadou raconte une histoire à son amie et à chaque intervention du serveur on aura l'impression que ce dernier gêne.

De ces quelques exemples apparaît le thème principal du film : la communication ou plutôt la non-communication (thème omniprésent chez Théo Angelopoulos lui aussi friand du plan-séquence...)

On passe de personnages en personnages de manière abrupte. L'ascétisme du découpage (qui a tendance à rappeler le style de Takeshi Kitano) caractérise la distance qu'il y a entre eux. Après le drame ces gens ne se connaissent plus, ils n'ont plus rien à voir ensemble. Et le mérite de Haneke est justement de ne pas laisser passer ça. Par exemple lors de la bagarre, la mendiante se fera arrêter et expulser de France. Elle reviendra dans son pays natal, la Roumanie. Cela, aucun des personnages concernés par l'affaire n'y pense mais Haneke lui le fait. Il fait cohabiter des événements opposés qu'un simple quidam n'oserait imaginer : d'un côté on a Anne sans trop de soucis qui repasse chez elle alors que la scène suivante nous montre la mendiante repartir en avion. Cruauté du monde.

Le réalisateur présente alors au spectateur un monde où la communication entre les gens s'affaiblit de plus en plus, où l'individualisme semble gagner les masses. On a le père qui ne parle pas au fils (d'ailleurs le moment où le père apprend que son fils a quitté la ferme se fait par écrit et non par la parole), Amadou qui a du mal à se faire comprendre par les policiers qui décideront de l'emmener de force au commissariat alors qu'il voulait coopérer. Anne aussi, en train de repasser, qui entend ses voisins battre leur enfant, mais qui ne dira rien sûrement car ne voulant pas être concernée. Lorsqu'elle recevra un bout de papier sous sa porte lequel est signé "une enfant maltraitée" elle aura beaucoup de mal à savoir quoi faire. Anne suspectera sa voisine d'avoir écrit ce mot mais on ne le saura jamais.

On peut également parler de solitude. Souvent le cinéaste nous montre les personnages seuls, isolés : le père de Georges, Georges en train de remonter son appareil photo, Maria faisant la manche que tout le monde ignore, ou encore Anne repassant son linge.

Ce qui est aussi mis en avant c'est le cocon dans lequel les personnages vivent. On ne veut pas s'occuper de l'histoire des autres (Anne envers la fille battue donc), on préfère ignore. Au supermarché lorsqu' Anne et son ami se retrouvent ensemble, ils se disputent. On entend des personnes s'excuser pour passer mais pas plus. Puis à un moment Anne s'arrête et dit à une femme qui passait "qu'est-ce qu'il y a ?" comme si Anne pensait que cette femme les regardait se disputer, comme si elle entrait dans leur intimité.

Le cocon peut-être mais celui-ci peut se transformer en prison. Code Inconnu est également un film sur l'enfermement et les peurs qui s'y rattachent : la prison d'un pays pour Maria quand elle revient en Roumanie où les espoirs sont moindres qu'à Paris, la prison d'une ferme où Jean doit aider son père mais aussi la prison de nos réflexes et de nos égoïsmes. Car Code Inconnu est effectivement un film qui tend à fédérer les esprits comme en témoigne les 5 dernières minutes où la musique au tambour participe de cet effet. Mais les cultures, les langues, les couleurs de peaux, les générations, les modes de vie ainsi que les classes sociales s'entrechoquent. On a Anne dont la situation est plutôt bonne, il y a Maria qui, elle, fait la manche, il y a Amadou qui est éducateur et noir. Il y a aussi Jean qui vient à la ville pour échapper à la campagne où habite son père (d'un côté la vie avec son fracas de bruit et de l'autre la vie où règne le silence si ce n'est celui du tracteur). Il y a aussi le conflit générationnel qui apparaît lors de l'altercation dans le métro entre un jeune arabe et Anne. A la fin un vieil homme d'origine arabe interviendra et le réprimandera. Bref on ne sait plus comment s'identifier, on se rend compte qu'il y a beaucoup de différences et d'écart entre les individus dans une société. Comme le montre Anne qui ne se reconnaît plus dans les multiples reflets d'elle-même qu'elle offre à l'écran ou encore Georges qui ne sait plus ce qu'il enregistre sur pellicule. Son discours diffère de l'illustration. Mais ce langage de l'expression faciale, ces photos, rendent-elles véritablement le vécu ou ne sont-elles qu'une traduction factice d'un instant donné, d'un langage codé ?

Michael Haneke préfère la suggestion à la démonstration. Le monde qu'il décrit est bel et bien dur mais tout passe de manière insidieuse et ambiguë. Souvent même le cinéaste joue avec la cacophonie et les bruits. C'est le bruit de la rame de métro presque agressif, ou encore Anne sermonnant Jacquot derrière la baie vitrée à la piscine qui est en fait le tournage d'un film. Au départ on ne le sait pas, ce n'est seulement qu'après que le spectateur l'apprend. C'est ici qu'Anne dit "je t'aime" (pour de faux donc) et ce n'est pas un hasard si le metteur en scène dans le film lui demande de reprendre le doublage de la séquence à "tu m'aimes vraiment ?" ou bien quand il lui demande auparavant dans le film de lui montrer son vrai visage. Rien n'est communicatif ou alors il faut le manipuler. Dans ces instants on peut penser au Blow Out de Brian de Palma où finalement le cinéaste nous parlait de la même manipulation des images et des sons sur fond de politique.

Code Inconnu, film donc sur la communication et ses difficultés en présente un petit panel. Il y a les enfants sourds-muets qui jouent du tambour, la famille d'Amadou qui parle tantôt le français tantôt un dialecte de leur pays d'origine, ainsi que le vieil homme arabe. En tout état de cause ce qu'il faut c'est connaître un langage afin de pouvoir s'exprimer. C'est ce que montre l'enfant dans la toute dernière séquence du film. Il s'agit en fait d'une fable de la Fontaine dont la morale est "si vous ne comprenez pas la langue, vous ne savez pas" avait expliqué Michael Haneke au moment de la sortie du film. C'est bien entendu Maria la mendiante roumaine qui en fera les frais la première vu qu'elle ne parle pas un mot de français tandis que Jean et Amadou à l'origine de la bagarre s'en tireront avec plus de réussite.

La mise en scène de Haneke ne change pas. Il y a toujours cette austérité quasi "bressionienne", cet ascétisme dans le découpage qui confère au récit complètement éclatée une froideur clinique et une distance entre les personnages toujours aussi grande, et ce refus profond de tout psychologiser. De même la mise en scène frontale de Haneke (il était par ailleurs metteur en scène de théâtre auparavant) suggère le fait qu'il ne veut pas tricher avec la vie des gens. Le cinéaste autrichien n'essaie pas d'enrober, de cacher ou de déformer la reconstitution. Cette frontalité c'est aussi mettre un miroir en face de chacun de nous, nous mettre en face de nos faiblesses. Et même si Code Inconnu est beaucoup moins choquant que ses précédents films comme Benny's Video ou Funny Games, son propos n'en reste pas moins secouant.

# Posté le mercredi 17 août 2005 05:34

La Guerre des mondes de Steven Spielberg

La Guerre des mondes de Steven Spielberg
Coup de bluff. Alors que La Guerre des mondes se présentait comme le blockbuster incontournable de l'été, voilà que Spielberg nous livre un film intimiste et politique sans pour autant renier ses allégeances de pur divertissement. Force est de constater que le cinéma de Spielberg a évolué. Il y a, en effet, chez lui une sorte de maturité qui se fait sentir depuis plusieurs films maintenant. Il semble quitter son monde enfantin pour un autre plus adulte, à moins que son réel désir soit de faire coexister ces deux derniers dans un même monde (ce qu'a l'air de vouloir dire ce dernier film).

C'est donc une nouvelle vision du monde que souhaite nous donner Spielberg. Même les ovnis ont changé. Alors que dans E.T ,l'extraterrestre il nous montrait des aliens inoffensifs aux intentions bonnes, dans La Guerre des mondes ils veulent décimer la Terre entière afin d'en prendre le contrôle : les colons du XXIème siècle. Bref la vision du metteur en scène s'est teintée de noirceur. Pour nous faire vivre cet épisode apocalyptique, Spielberg décide de suivre le destin de Ray Ferrier, docker divorcé et père de Roby 17 ans et Rachel 11 ans avec lesquels il n'entretient que peu de liens. Son ex-femme lui ayant confié les deux enfants, il va subitement se retrouver face à ses responsabilités de père.

Devant le danger que représentent ces aliens, Ray va devoir agir en conséquences, tout faire pour protéger ses enfants. Spielberg va mettre son héros face à de terribles décisions. Au fond ce qui est questionné ici c'est la compatibilité de la responsabilité de père avec celle du citoyen. Ray incarne les deux à la fois. Les extraterrestres sont-ils à peine arrivés que les drapeaux américains sont déjà en berne. Le sursaut nationaliste semble bien présent. Mais étrangement le conflit va amener les gens à de tout autres comportements. D'unité entre les citoyens il n'y aura pas (ou presque). Ainsi Ray, plutôt que d'agir pour ses concitoyens, va tout faire pour sauver ses enfants. La Guerre des mondes rompt donc avec ces films catastrophes où le nationalisme était la seule réponse possible face au terrorisme (sous toutes ses formes). La raison nationale est remplacée par la folie de chacun. Chacun pour soi en effet. Les individus sont prêts à se tuer entre eux pour posséder la seule voiture en état de marche. Pessimiste Spielberg l'est en effet puisque l'individualisme a gagné la plupart des esprits. Il n'y a qu'une seule scène qui nous fait croire le contraire. Alors qu'un alien est en train d'aspirer un humain, plusieurs personnes vont s'unir afin de l'en empêcher. Malgré tout, Ray se mettra à l'écart pour protéger sa fille. Chez Ray les intérêts personnels demeurent et demeureront comme tel jusqu'à la fin.

Unité nationale en lambeaux, Spielberg, lui qui vient de réaliser le clip de New York pour les Jeux Olympiques de 2012, tire la sonnette d'alarme. Son film traduit l'urgence d'un monde en pleine détresse. Les discours ne sont plus d'aucun intérêt. C'est pourquoi le film élude toutes ces scènes devenues monnaie courante où l'on nous montre des hommes politiques décider du destin de l'humanité ou encore des responsables militaires élaborer des plans d'attaque. L'heure n'est plus aux déclarations mais à l'action. D'où le statut revendiqué de film d'action. Pas seulement l'action telle que l'on nous la définit comme genre de cinéma mais l'action comme seule alternative et seule solution. Ray et toute sa famille fuient les extraterrestres. C'est la seule action du film. Le film entier est une fuite. Des millions de gens marchant sur les routes, une masse impressionnante envahit tout l'écran. Un exode. Echo terrible avec l'Holocauste qu'à déjà mis en scène Spielberg dans La Liste de Schindler.

Les discours étant caduques, les hommes deviennent témoins du drame qu'ils vivent. Impossible pour eux d'agir, ils ne sont plus "acteurs" mais bel et bien "agis". Spielberg se contente de retranscrire. Seule l'image parle désormais car nous n'avons plus que ça. Il s'agit de l'unique matériau auquel on peut se rattacher. D'où l'usage de ces nombreux surcadrages. L'action du film, par moments, parvient au spectateur par des intermédiaires. L'image d'un caméscope en train de filmer, un rétroviseur, une télévision, retransmettent au spectateur une partie de l'action. Témoins du drame nous sommes et nous resterons semblent dire ces images. C'est aussi une manière de mettre fin à notre innocence. Innocence que veut à tout prix préserver Ray pour sa fille. Une première fois lorsqu'ils sortent de la maison et que le père lui demande de garder les yeux fermés afin de ne pas voir l'étendu de la catastrophe à l'extérieur. Une deuxième fois quand il lui bandera les yeux pour qu'elle n'ait pas à assister au meurtre que va commettre son père.

La Guerre des mondes est bel et bien le film le plus noir de Spielberg. Parfois même on se demande si ce pessimisme n'est pas teinté d'ironie, tant les personnages sont désespérés. La chanson que fredonne Ray à sa fille pour la calmer est d'un tel ridicule qu'elle ne manquera pas de déclencher les rires dans la salle. Pathétique. Un autre aspect du film où l'ironie apparaît c'est le rôle interprété par Tim Robbins. Le faire jouer un personnage porté vers la self-défense et amoureux des armes et de la violence, prêt à combattre les aliens dont la force de destruction est colossale, est un acte politique fort quand on sait que celui-ci se réclame ouvertement démocrate, militant contre la politique (sur tous les plans dont militaire) de Bush. Changer de bord pour revenir à des idées encore plus radicales n'est que la marque du profond désarroi qui est en train de contaminer la population. Ambivalence des comportements, ambiguïté des rapports entre les personnes le film explore la nature humaine dans sa plus précaire condition. Ce qu'il peut arriver de pire, Spielberg nous l'a montré. Désormais nous savons.

# Posté le samedi 30 juillet 2005 13:03

Modifié le mardi 02 août 2005 05:22

Positif - revue de cinéma

Positif - revue de cinéma
Positif est la meilleure revue de cinéma qui existe ! Voilà bien 3 ans que j'y suis abonné et que je la dévore. Elle a été fondé en 1952 par Bernard Chardère à Lyon alors qu'il avait à peine 20 ans. Le premier texte publié (du moins celui que l'on considère comme tel) évoque le film de Luis Bunuel (que dis-je le chef-d'oeuvre !) Los Olvidados. On a souvent opposé cette revue aux Cahiers du cinéma. Ces derniers étant plus théoriciens dans l'âme (héritage à la fois de Bazin et de Daney surtout...). Les querelles semblent persister malgré ce que les rédacteurs respectifs semblent dire.

Je précise également que Positif est une revue totalement bénévole, tous les rédacteurs exercent la critique de cinéma par passion dans cette revue. Chaque mois la revue propose de longs entretiens et de longues critiques (ou simplement les critiques) pour les films que la rédaction a le plus aimé. Le reste est traité plus brièvement par de simples notules. En plus de cela la rédaction propose chaque mois un dossier, soit sur un réalisateur, une technique, un genre de cinéma, un acteur, etc... Positif traite tous les domaines du cinéma avec beaucoup de sérieux.

Bref beaux textes, belle mise en page, Positif domine de loin la critique de cinéma en France !

PS : la couverture de Positif que j'ai mise là est celle du numéro double de l'été juillet-août 2005

# Posté le jeudi 28 juillet 2005 16:14

Modifié le lundi 27 février 2006 06:25

The World de Jia Zhangke

The World de Jia Zhangke
Voici donc le lien vers l'article que j'ai rédigé à propos du merveilleux film de Jia Zhangke The World. C'est .

# Posté le dimanche 10 juillet 2005 09:34

Série télé - Lost, les disparus

Série télé - Lost, les disparus
Et voilà que je me suis surpris à prendre un plaisir certain - pour ne pas dire un certain plaisir - à regarder une série américaine. J'étais sur TF1 pourtant...allez comprendre...moi qui ne regarde jamais cette chaîne, ni même la télévision pour ainsi dire. Mais cette fois-ci l'entorse à la règle fut bénéfique car Lost, les disparus ne m'a pas déçu. J'avais déjà eu écho de cette série par des collègues (oui je les considère comme tels maintenant :D) d'objectifcinema.com qui avaient rédigé un article sur celle-ci (le lien est ici mais faites néanmoins attention si vous suivez la série il y a quelques révélations - qui ne m'ont certes pas dérangé pour ma part).

Lost, les disparus nous raconte l'histoire de 48 personnes ayant survécues à un crash d'avion. Celles-ci se retrouvent sur une île déserte, vaste jungle inconnue de laquelle s'échappent des cris inquiétants ressemblant étrangement à ceux de dinosaures...Aucun répit pour nos survivants. Aussitôt après ce crash qui a fortement diminué les organismes (un euphémisme pour certains...) ils se retrouvent en plus face à un danger qu'ils ont toutes les raisons de craindre. On sait d'ores et déjà que ces rescapés, malgré le cadre idyllique de cette île et sa mer bleue, ne sont pas là en vacances. Cela ressemble plus à Kho-Lanta qu'à L'Île de la tentation (deux émissions diffusées sur TF1, étrange...ne serait-ce pas là du marketing subliminal ?).

La saison 1 est composée de 25 épisodes. Chaque épisode dure 43 minutes. 43 minutes pendant lesquelles le spectateur lambda que je suis n'a pas décroché. Hier soir étaient diffusés les trois premiers épisodes. Suspens, action, effroi, tous les ingrédients étaient au rendez-vous. Cependant, avant de se hâter dans la prose laudative, prenons soin de faire quelques critiques, qui en soi n'ont pas grand chose à voir avec la série en elle-même mais plutôt sur les conditions de projection de celle-ci. Primo les publicités sur TF1 sont particulièrement chiantes. Elles coupent les épisodes en deux, toujours à des moments critiques. Secondo je ne supporte pas et ne supporte plus les VF. Cela fait bien cinq ans maintenant que je m'applique scrupuleusement à visionner les films étrangers en VO (dans la mesure du possible bien entendu) et mon oreille a de plus en plus de difficulté à s'y faire (à la VF). Alors on fait comme on peut.

Parlons maintenant de la série. Lost, les disparus c'est avant tout un dispositif. En effet rares sont les scénarios qui obéissent à des mécanismes de narration aussi bien huilés et complexes à la fois. Sur les 48 survivants on suit le destin de 14 personnages en fait. 14 c'est beaucoup et pour autant jamais le récit ne s'embourbe. Ces 14 personnages nous seront tous présentés grâce à des flashs-back durant les premiers épisodes, de manière efficace et tout en laissant de la marge. Car au fond on ne connaît jamais complètement la personne. On en apprend un peu plus à chaque fois et souvent on peut être surpris par des événements passés vécus par un personnage et son comportement sur l'île. Des contrastes peuvent apparaître. Leçon n°1 : ne jamais se fier aux apparences donc. Et pourtant on ne peut s'empêcher de s'attacher aux personnages, la situation qu'ils vivent aidant. Ces petits passages sont autant de mini-manipulations que des informations cruciales pour le spectateur. Ainsi la psychologie des personnages reste tout à fait ambiguë. Ce dont on est sûr c'est que l'on assistera à des retournements de situations bluffants.

Ce maelström de temporalités, de tempéraments parvient malgré tout à être canalisé par la mise en scène au cordeau du metteur en scène. Il arrive à une épure, une sorte de ligne claire sur laquelle le récit évoluerait comme un équilibriste sans jamais faillir. Brillant tour de force. Tout cela relève d'une science du dosage parfaitement maîtrisée. Entre moments de quiétude où la caméra glisse sur les visages songeurs, face à la mer, face à leur destin, face à l'horizon, (face à eux-mêmes aussi et surtout) liant les rescapés les uns aux autres, et des moments d'actions pures comme lorsque ils sont poursuivis par la méchante bestiole (dont on ignore encore - à peu près - tout de son anatomie), le tout cadencé par un montage très découpé (trop par moment peut-être ?), restitue dans les moindres interstices du récit toute la dramaturgie nécessaire. La scène la mieux réussie est certainement celle où alors qu'ils se trouvent dans la décombre de la partie avant de l'avion ils entendent rugir la bête, son ombre apparaît à l'extérieur, la tension est à son paroxysme, Jack (le médecin) essaie vainement d'attraper le radio-émetteur (comme par hasard il a du mal), Kate (la fille dont on se dit qu'elle se taperait bien le médecin...méfions-nous quand même) est complètement paniquée, et le chanteur (dont j'ai malencontreusement oublié le nom) a subitement disparu (ma parole la phrase commence à être longue...va falloir engager une secrétaire de rédaction bientôt pour remédier aux lourdeurs) du trio. La scène s'étire dans le temps (quelques micro-secondes suffisent parfois), répète les plans, alterne sans cesse les points de vue pour finalement nous livrer un grand moment de...(de cinéma j'allais dire mais non...) un grand moment tout court. A la vision de cette scène on pense à Jurassic Park de Steven Spielberg avec ses dinosaures. Autre référence : Seul au monde de Robert Zemeckis ou encore Sa Majesté les mouches, brillant film de Peter Brook de 1963 que je dois être le seul type à avoir vu...j'exagère un peu mais bon...

Bref Lost, les disparus s'annonce passionnant. La série tient toutes ses promesses par le nombre de chemins qu'elle propose, les ramifications multiples qu'elle laisse béante. Cette île est le lieu de tous les possibles. Un huis clos en pleine île déserte. L'homme face à l'homme pour la survie. Il s'agit certainement de ce que Michel Foucault parlait dans Les Mots et les choses : la mort de l'homme d'autant qu'ici la comparaison prend tout son sens. L'homme s'effacerait. "Comme à la limite de la mer un visage de sable". Il est assez passionnant de voir en quoi peuvent s'articuler pensée et série télé. Faire rhizome diraient Deleuze et Guattari. Bref des outils théoriques dont la pratique nous permet de comprendre, éclairer, mettre en perspective le monde dans lequel on vit. J'ai hâte de voir la suite de Lost, les disparus. Rendez-vous à la fin de la saison 1 pour un nouvel article qui en fera le bilan.

# Posté le dimanche 26 juin 2005 13:06

Modifié le vendredi 01 juillet 2005 04:30