Le cinéma de Michael Haneke est tout à fait singulier dans le paysage cinématographique français. Son univers illustre la violence de la société tout en l'exacerbant et la rattache à la cruauté, (humaine ou sociale) voire au sadisme. De même le principe de hasard et de fatalité est très présent et entrave le libre arbitre humain. A cet effet on peut le comparer à Krzysztof Kieslowski qui avec Le Décalogue (ce monumental chef-d'œuvre !!) avait su exprimer l'angoisse du monde et la perte de soi, dans le même temps qu'il portait au plus haut point l'exigence d'une tenue morale et affective. Le cinéaste polonais maniait l'agressivité et la violence des images tout en fournissant à chaque spectateur les raisons de les refuser.
S'il fallait rapprocher Code Inconnu d'un autre film de Michael Haneke ce serait bien évidemment 71 fragments d'une chronologie du hasard car dans les deux films on assiste à un enchevêtrements d'histoires parallèles appartenant à des personnages différents. Dans Code Inconnu il y a Anne qui est une jeune comédienne qui débute dans le cinéma. Il y a également Georges, son petit ami qui est photographe de guerre ; le père de Georges qui est agriculteur ; Jean, le frère cadet de Georges qui ne veut pas reprendre la ferme de son père. Il y a Amadou qui est éducateur musical pour des enfants sourds-muets, son père chauffeur de taxi, et enfin Maria qui est une SDF roumaine. Tous ces individus vont sans le savoir être liés à une même affaire.
Cette affaire à laquelle je fais allusion se passe durant le premier plan-séquence du film qui dure environs 9 minutes. Là le cinéaste autrichien suit d'abord Anne interprétée par Juliette Binoche qui va rencontrer Jean, qui lui tombera quelques instants plus tard sur Amadou car Jean a jeté un papier sur Maria. Tout cela mis en scène en un seul plan. Pendant la séquence tous les autres personnages sont ignorés. Ils passent devant, entre, derrière les principaux personnages, qu'importe ce n'est pas d'eux qu'il s'agit mais des autres, ceux que Haneke a décidé de suivre. Bien sûr on peut se dire que le metteur en scène autrichien aurait pu suivre d'autres personnes mais non il fallu que cela tombe sur eux : le hasard fait donc son entrée en jeu. Michael Haneke tisse de multiples fils dont on ne comprendra l'organisation que progressivement.
C'est ainsi que peu à peu le spectateur va suivre le destin de tous ces personnages. La scène d'après nous présente le père d'Amadou. Il est au volant de son taxi en train de conduire un client quand son téléphone sonne. Il apprend que son fils est mêlé à une affaire. Le cadre immobile, fixé sur le père, la scène est tournée de la sorte. Le client a beau parler et beau dire que le père d'Amadou va trop vite, le cadrage ne bougera pas d'un millimètre. Il s'agit bel et bien de suivre le destin de ses personnages, le reste importe peu. Il y a une scène similaire à un autre moment du film. C'est lorsque Amadou invite une amie à aller dîner au restaurant. Lorsqu'ils sont assis à la table, à plusieurs reprises le serveur viendra et à chaque fois le cadre restera fixé sur Amadou et son amie, le serveur n'apparaîtra qu'en amorce. Plus encore, dans cette scène Amadou raconte une histoire à son amie et à chaque intervention du serveur on aura l'impression que ce dernier gêne.
De ces quelques exemples apparaît le thème principal du film : la communication ou plutôt la non-communication (thème omniprésent chez Théo Angelopoulos lui aussi friand du plan-séquence...)
On passe de personnages en personnages de manière abrupte. L'ascétisme du découpage (qui a tendance à rappeler le style de Takeshi Kitano) caractérise la distance qu'il y a entre eux. Après le drame ces gens ne se connaissent plus, ils n'ont plus rien à voir ensemble. Et le mérite de Haneke est justement de ne pas laisser passer ça. Par exemple lors de la bagarre, la mendiante se fera arrêter et expulser de France. Elle reviendra dans son pays natal, la Roumanie. Cela, aucun des personnages concernés par l'affaire n'y pense mais Haneke lui le fait. Il fait cohabiter des événements opposés qu'un simple quidam n'oserait imaginer : d'un côté on a Anne sans trop de soucis qui repasse chez elle alors que la scène suivante nous montre la mendiante repartir en avion. Cruauté du monde.
Le réalisateur présente alors au spectateur un monde où la communication entre les gens s'affaiblit de plus en plus, où l'individualisme semble gagner les masses. On a le père qui ne parle pas au fils (d'ailleurs le moment où le père apprend que son fils a quitté la ferme se fait par écrit et non par la parole), Amadou qui a du mal à se faire comprendre par les policiers qui décideront de l'emmener de force au commissariat alors qu'il voulait coopérer. Anne aussi, en train de repasser, qui entend ses voisins battre leur enfant, mais qui ne dira rien sûrement car ne voulant pas être concernée. Lorsqu'elle recevra un bout de papier sous sa porte lequel est signé "une enfant maltraitée" elle aura beaucoup de mal à savoir quoi faire. Anne suspectera sa voisine d'avoir écrit ce mot mais on ne le saura jamais.
On peut également parler de solitude. Souvent le cinéaste nous montre les personnages seuls, isolés : le père de Georges, Georges en train de remonter son appareil photo, Maria faisant la manche que tout le monde ignore, ou encore Anne repassant son linge.
Ce qui est aussi mis en avant c'est le cocon dans lequel les personnages vivent. On ne veut pas s'occuper de l'histoire des autres (Anne envers la fille battue donc), on préfère ignore. Au supermarché lorsqu' Anne et son ami se retrouvent ensemble, ils se disputent. On entend des personnes s'excuser pour passer mais pas plus. Puis à un moment Anne s'arrête et dit à une femme qui passait "qu'est-ce qu'il y a ?" comme si Anne pensait que cette femme les regardait se disputer, comme si elle entrait dans leur intimité.
Le cocon peut-être mais celui-ci peut se transformer en prison. Code Inconnu est également un film sur l'enfermement et les peurs qui s'y rattachent : la prison d'un pays pour Maria quand elle revient en Roumanie où les espoirs sont moindres qu'à Paris, la prison d'une ferme où Jean doit aider son père mais aussi la prison de nos réflexes et de nos égoïsmes. Car Code Inconnu est effectivement un film qui tend à fédérer les esprits comme en témoigne les 5 dernières minutes où la musique au tambour participe de cet effet. Mais les cultures, les langues, les couleurs de peaux, les générations, les modes de vie ainsi que les classes sociales s'entrechoquent. On a Anne dont la situation est plutôt bonne, il y a Maria qui, elle, fait la manche, il y a Amadou qui est éducateur et noir. Il y a aussi Jean qui vient à la ville pour échapper à la campagne où habite son père (d'un côté la vie avec son fracas de bruit et de l'autre la vie où règne le silence si ce n'est celui du tracteur). Il y a aussi le conflit générationnel qui apparaît lors de l'altercation dans le métro entre un jeune arabe et Anne. A la fin un vieil homme d'origine arabe interviendra et le réprimandera. Bref on ne sait plus comment s'identifier, on se rend compte qu'il y a beaucoup de différences et d'écart entre les individus dans une société. Comme le montre Anne qui ne se reconnaît plus dans les multiples reflets d'elle-même qu'elle offre à l'écran ou encore Georges qui ne sait plus ce qu'il enregistre sur pellicule. Son discours diffère de l'illustration. Mais ce langage de l'expression faciale, ces photos, rendent-elles véritablement le vécu ou ne sont-elles qu'une traduction factice d'un instant donné, d'un langage codé ?
Michael Haneke préfère la suggestion à la démonstration. Le monde qu'il décrit est bel et bien dur mais tout passe de manière insidieuse et ambiguë. Souvent même le cinéaste joue avec la cacophonie et les bruits. C'est le bruit de la rame de métro presque agressif, ou encore Anne sermonnant Jacquot derrière la baie vitrée à la piscine qui est en fait le tournage d'un film. Au départ on ne le sait pas, ce n'est seulement qu'après que le spectateur l'apprend. C'est ici qu'Anne dit "je t'aime" (pour de faux donc) et ce n'est pas un hasard si le metteur en scène dans le film lui demande de reprendre le doublage de la séquence à "tu m'aimes vraiment ?" ou bien quand il lui demande auparavant dans le film de lui montrer son vrai visage. Rien n'est communicatif ou alors il faut le manipuler. Dans ces instants on peut penser au Blow Out de Brian de Palma où finalement le cinéaste nous parlait de la même manipulation des images et des sons sur fond de politique.
Code Inconnu, film donc sur la communication et ses difficultés en présente un petit panel. Il y a les enfants sourds-muets qui jouent du tambour, la famille d'Amadou qui parle tantôt le français tantôt un dialecte de leur pays d'origine, ainsi que le vieil homme arabe. En tout état de cause ce qu'il faut c'est connaître un langage afin de pouvoir s'exprimer. C'est ce que montre l'enfant dans la toute dernière séquence du film. Il s'agit en fait d'une fable de la Fontaine dont la morale est "si vous ne comprenez pas la langue, vous ne savez pas" avait expliqué Michael Haneke au moment de la sortie du film. C'est bien entendu Maria la mendiante roumaine qui en fera les frais la première vu qu'elle ne parle pas un mot de français tandis que Jean et Amadou à l'origine de la bagarre s'en tireront avec plus de réussite.
La mise en scène de Haneke ne change pas. Il y a toujours cette austérité quasi "bressionienne", cet ascétisme dans le découpage qui confère au récit complètement éclatée une froideur clinique et une distance entre les personnages toujours aussi grande, et ce refus profond de tout psychologiser. De même la mise en scène frontale de Haneke (il était par ailleurs metteur en scène de théâtre auparavant) suggère le fait qu'il ne veut pas tricher avec la vie des gens. Le cinéaste autrichien n'essaie pas d'enrober, de cacher ou de déformer la reconstitution. Cette frontalité c'est aussi mettre un miroir en face de chacun de nous, nous mettre en face de nos faiblesses. Et même si Code Inconnu est beaucoup moins choquant que ses précédents films comme Benny's Video ou Funny Games, son propos n'en reste pas moins secouant.



