Contextualisons donc d'abord la situation. Nate vient d'apprendre qu'on a retrouvé le corps de sa femme, Lisa, qui avait disparu. Plongé dans un profond état de neurasthénie il va de bars en bars, boit beaucoup, et finit par se battre. Visage en sang, défiguré presque, il se rend chez Brenda, son ex-petite amie. Il se fait soigner, etc...
J'en viens donc à la scène. Belle scène à la fois sensuelle et déchirante. Cela débute dans la salle de bain quand Brenda se brosse les dents, caméra en trois-quart dos légèrement flottante, comme si d'un coup l'intimité vacillait tout en étant préservée : la caméra spectatrice du drame, incapable de faire autre chose que d'épier ce qui peut encore l'être, tout en dignité. Volonté profonde de sauvegarder ce qui peut encore l'être, le montage elliptique aide à cela. C'est d'une certaine manière une façon d'instaurer une certaine sécheresse. La sécheresse, la pudeur devant l'indicible, devant la mort. Etrange circonstance puisque de la mort Nate en a fait son métier mais quand celle-ci est trop proche elle ne peut être exprimée. La scène entière se fera sans aucun dialogue. Brenda, une fois terminé son brossage vient se coucher dans le lit aux côtés de Nate, déjà couché, presque abattu, inanimé, comme prêt lui aussi à rejoindre l'au-delà. Brenda se tourne vers lui, pensive, le regarde, pose sa main sur lui, puis se tiennent la main, et finalement se prennent l'un l'autre dans les bras, Brenda dans une posture maternelle, prête à recevoir toute la peine du monde, tout le désespoir d'un homme dés½uvré. Brenda donne un baiser à Nate sur le front comme pour le réconforter. La caméra toujours en suspens, scrute le couple...finalement ils s'embrassent, l'étreinte a lieu, Nate basculant sur Brenda. Beauté particulière de la scène car celle-ci baigne dans une lumière apaisante, la lumière de la lune venant s'échoire sur les corps meurtris de la vie.
De longs baisers sont ainsi échangés puis ils font l'amour. Difficile retour à la vie nous enseigne la scène. La pudeur prime toujours autant. La lumière venant de la droite vers la gauche, par le jeu des corps impatients, les visages de Nate et Brenda restent dans l'obscurité, la caméra étant, elle, très évasive. Seule le dos de Nate reste maculé par la blanche lumière. Là encore dialectiquement parlant c'est une grande idée de mise en scène de dissocier différentes partie du corps par un jeu de lumière, instaurant par là des orientations sémiotiques intéressantes voire complémentaires. Car dans ce jeu de lumière se donne à voir une renaissance ou plutôt une naissance. Une première fois pour Nate. Ainsi le blanc et noir ne sont guère antinomiques mais forment bel et bien un binôme totalement légitime. Le noir de la pudeur est ainsi associé au blanc virginal. L'exercice oublié de l'acte sexuel reprend dans cette scène des accents de première fois. Le dos opalin se bombe, la caméra reste quelques secondes sur celui-ci, c'est le retour à la vie, le dos, incarnation de la pureté vit ses derniers instants. Brenda remonte la couette sur le dos de Nate, ses mains se pressent sur son corps. C'est une autre manière de panser les plaies, c'est l'invitation à un retour à la vie qu'elle fait là. Il n'est nullement question d'amour, uniquement de réhabilitation d'un corps, faire revivre, faire refonctionner ce qui n'était plus en état. Dans un soupir Nate échange un dernier baiser avec Brenda, ils se regardent. Le visage tuméfié apparaissant Nate se replace de son côté, prêt à s'endormir. Dans le même plan derrière lui le visage de Brenda, dans l'incompréhension...
Qu'importe c'est peut-être la culpabilité d'un homme qui vient de s'exprimer, la naissance d'un homme nouveau qui vient de regoûter presque malgré lui à la vie. L'innocence est dans cette scène mise à mort. L'innocence est retirée à Nate par Brenda. Malgré tout la compassion envers les personnages est telle qu'on ne peut s'empêcher de les aimer tous les deux. Paradoxe à l'image de ces ombres et lumières, et un fondu au blanc laiteux met un terme à la scène. Le blanc de la pureté ? Non car de pureté il n'y a plus, voyons-le plutôt comme celui du royaume des cieux...
