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Marie-Antoinette de Sofia Coppola

Marie-Antoinette de Sofia Coppola
Incontestablement le film le plus attendu du Festival de Cannes (pour ma part c'était Flandres de Bruno Dumont mais tout le monde s'en fout...) et donc celui-là même le plus sujet à une éventuelle crucifixion sur place de la part des critiques de cinéma. On le sait, être en compétition officielle à Cannes c'est pas facile surtout quand on est la fille du papa qui a déjà remporté deux Palmes d'or par le passé. Le retour de bâton fait souvent très mal ! Alors qu'en est-il du nouveau film de Sofia Coppola ? Est-il à la hauteur des espérances ? Le buzz cannois autour du film est plutôt de bon aloi. La cinéaste américaine a en effet passé l'épreuve avec mention. Son Marie-Antoinette s'inscrit dans la lignée de ses précédents long-métrages, voire même comme une suite directe des thèmes présents auparavant. Virgin Suicides et Lost in Translation formaient une sorte de diptyque sur l'adolescence de jeunes filles pas toujours en phase avec le monde auquel elles étaient confrontées. Marie-Antoinette passe la seconde pour s'attacher à la vie d'une jeune fille entrant dans la vie adulte, avec toutes les nouvelles responsabilités que cela implique.

Ne nous attardons pas sur la pseudo-polémique qui entoure le film sur sa supposée exactitude des faits historiques relatés, sur le véracité des modes de vie de l'époque, etc. Marie-Antoinette n'est pas le premier à recevoir ce type de critiques, et il ne sera certainement pas le dernier. Toujours est-il que le film raconte bel et bien une histoire, celle de Marie-Antoinette, alors autrichienne qui va s'unir au futur roi de France, Louis XVI. La vie de la jeune femme, alors aisée à Vienne, va tout bonnement devenir royale dans l'Hexagone, mais également nouvelle pour elle. La culture royale française la choque. Chaque matin elle doit suivre un rituel très précis lors du réveil. Les repas obéissent aussi à des règles très strictes. Les barrières mises au comportement de la future reine l'indisposent. Elle ne se sent pas à l'aise dans ce monde trop quadrillé, trop soumis aux commandements inutiles et ridicules. La plupart de ses scènes font sourire tant l'on ressent chez Marie-Antoinette son malaise et son inaptitude à s'adapter à cette nouvelle vie. Les codes et les rigidités ne faisaient pas partie de son quotidien. Cette femme n'en est pas encore une, elle n'est pas prête à grandir.

Ainsi notre héroïne se plonge dans une sorte de boulimie fêtarde, jouit des agréments de la vie (du moins essaie, voyez ses avances constamment repoussées par son mari...), profite des petits rien que les grands tout ne peuvent lui procurer. Convulsive, Marie-Antoinette l'est assurément. Sofia Coppola enchaîne certaines séquences avec frénésie. La scène du marché de chaussures en est un exemple flagrant. Comme soudain pris sous l'emprise d'un psychédélisme notoire, les plans se succèdent tour à tour en nous montrant ici et là de multiples chaussures toutes aussi originales les unes que les autres, entrecoupés de pâtisseries généreuses en sucre, chantilly et autres fruits rouges. Il est étrange de voir comment le film prend subitement une actualité bien présente. Si les musiques ne sont pas d'époque pour la plupart elles semblent tracer une sorte de pont avec notre monde contemporain dans le sens où Marie-Antoinette nous propose le portrait d'une femme dont le seul souci est sa propre personne. Elle n'a de cesse de se consacrer à elle-même. Son look l'importe bien plus que les relations franco-autrichiennes. La séquence avec son styliste où elle discute de la hauteur de sa nouvelle coupe est significative. De la même manière elle préfèrera dépenser tout son argent au jeu plutôt que de s'en servir pour envoyer des troupes armées aux Etats-Unis afin d'aider le peuple américain alors en guerre. En cela Sofia Coppola ne fait rien d'autre que nous projeter l'actualité et la modernité de cette femme. De fait les critiques lancées à l'égard du film sur son hypothétique authenticité ne sont plus valables puisque la réalisatrice américaine ne souhaite pas reconstituer la vie exacte de la future reine mais plutôt tracer le portrait, prendre ce qu'il y a dans ce personnage pour le mettre en parallèle avec le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.

Tout ce rose pouvait effrayer. Souvent les bonbons trop acidulés font mal aux dents. En son creux le film agace par moments, dans sa verve faussement « arty », désintéressé de tout, et ankylosé de son glamour trop « hype ». Petite fille riche promise à un avenir sûr et serein, peu soucieuse de ses intérêts économiques, voilà le chemin que paraît prendre le film. L'excès de zèle mis de côté, on constate alors la tragédie et la vacuité de l'existence de cette femme. Vivre pour jouer, s'amuser, acheter ou pour le sexe n'est-il pas profondément une marque de désespoir ? Le film en égrenant les scènes journalières de sa nouvelle petite vie construit sa narration en une forme de boucle dont le parcours n'en finirait jamais de se répéter à l'infini. Ce canevas de perpétuel recommencement emprisonne chaque jour un peu plus Marie-Antoinette comme vouée aux commodités qu'elle juge indolentes d'une aristocratie engoncée et peu épanouie. Naît donc une espèce de compassion assez spéciale envers elle. Le trop-plein souhaité par la jeune femme n'est là que pour combler ce vide et s'évader le temps de quelques heures. D'où vers la fin ses magnifiques stases de Marie-Antoinette se promenant dans le jardin avec ses enfants. Comme si d'un coup le temps s'était arrêté pour qu'elle puisse enfin respirer un peu d'air pur et frais.

A y regarder de plus près le film est effectivement une affaire de temps, une affaire de pauses (poses ?), en forme de spleen dépérissant. Le toc manifeste de tout ces décors, le superficiel engrangé, tout cela s'affiche comme le cadre de survie temporaire dans lequel elle puise. Aussitôt utilisé, aussitôt jeté. La juxtaposition des plans a peine à prendre racine. Ainsi voyons-nous voisiné deux plans aux esprits diamétralement opposés. Le premier évoque, par exemple, la gaieté et la ferveur qu'elle parvient à tirer d'une partie de cartes tandis que le second la plonge dans une solitude et un désarroi extrême suite à sa condition de princesse (puis de reine). Marie-Antoinette est lacéré de partout, fait de ruptures de tons comme l'improbable inassouvissement du plaisir féminin. Ce schéma était décelable dès le premier plan puisque celui-ci nous est présenté indépendamment des autres. L'image ad hoc surgit entre quelques notes de musique et le générique. Isolée, dans ce no man's land visuel, elle fera écho au dernier plan du film, celui d'une pièce du château vide et détruite, également seul. Le film est ainsi construit, comme une succession de tableaux impressionnistes, d'images indépendantes et autonomes peinant à se raccorder les unes aux autres comme pour souligner l'impossible plénitude vers laquelle notre dauphine voudrait tendre. Marie-Antoinette ou l'histoire d'un bonheur avorté parce que difforme.

# Posté le vendredi 26 mai 2006 10:18

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