Le Caïman s'attache à nous raconter la vie d'un petit producteur de cinéma, Bruno Bonomo, dont la reconnaissance de ses différentes productions ne semble pas avoir dépassé son village natal. Il manifeste une grande aspiration à élaborer de grands films mais ses échecs passés jouent constamment en sa défaveur lorsqu'il s'agit de monter concrètement un long-métrage. Sa vie professionnelle n'est pas au beau fixe. Hélas sa vie familiale n'est pas en reste non plus. Sa femme et lui sont en instance de divorce, forcé de laisser la garde de ses deux fils à leur mère. Cette réalité-là semble bien plus l'affecter que celle de son travail. Combien de fois se dérobe-il devant ses deux enfants pour leur annoncer la future séparation entre lui et leur mère ? Moretti nous présente un homme peu enclin à affronter la réalité, une personne qui n'aime pas les conflits, quelqu'un qui préfère embellir la vie quitte à la défigurer mais pour mieux la rendre supportable. C'est un homme qui appartient aux rêves, aux chimères. Son métier de producteur le projette chaque jour dans des aventures fictionnelles farfelues. Il vit en permanence dans une forme de fiction. D'ailleurs Le Caïman débute par un film qu'il a lui-même produit. Les sujets abordés s'avèrent de prime abord comme sérieux, il y est question de politique, de marxisme-léninisme, et d'autres querelles idéologiques. Très vite le film emprunte le chemin savoureux du burlesque, Grand-Guignol, réduisant à néant le peu de réflexion qu'il avait mis en avant. Si l'on a coutume de dire que la réalité dépasse la fiction, chez ce producteur le vieil adage perd toute authenticité puisque c'est la fiction la plus tordue qui aura le dernier mot quoi qu'il arrive. De ce contact quotidien avec la création et l'imagination en tant que producteur, Bruno va le faire dévier jusque dans sa vie familiale. D'abord en racontant à ses enfants que s'il n'est plus là le soir, c'est parce qu'il a un tournage, mais aussi en racontant chaque soir avant de partir une histoire à ses enfants pour les coucher. On décèle une forme d'immaturité chez cet homme dont on se dit qu'elle lui fut certainement préjudiciable dans la cause de son divorce. La scène où sa femme l'invite à parler aux enfants quant à la séparation est très révélatrice puisqu'il n'aura pas le courage de le faire. De même lorsque tous se retrouveront dans la chambre des enfants, et que le père, en guise de diversion pour éviter d'annoncer la nouvelle, sollicite ses deux fils pour se jeter sur leur mère et s'amuser, nous renvoie l'image d'une personne plutôt irresponsable.
Cette frilosité, cette peur dans l'engagement ne va pas tarder à se manifester dans son travail lorsque Teresa, jeune et jolie fille, lui remet un scénario qu'elle a elle-même écrit. Au départ Bruno Bonomo n'y prête pas attention, puis tracassé par sa vie familiale devenue difficile à gérer, entame une lecture du tapuscrit, comme s'il se lançait dans une forme de rituel cathartique qui lui permettrait de s'évader de cette réalité qu'il ne peut plus supporter. Mais sa lecture n'est pas aussi assidue qu'on ne le pense. En fait il survole le scénario, fait des lectures sporadiques, puis les scènes se matérialisent sur l'écran à l'instar des histoires qu'il racontait à ses fils, comme pour nous signifier l'énergie imaginative et créatrice qu'il met à l'œuvre dans sa vie. Comme si la fiction pouvait jouer une sorte de contrepoint par rapport à la réalité. Contrepoint voire même contrepoids. Car c'est enfin à ce moment qu'entre en jeu la donnée essentielle qui a fait la gloire du film à savoir Silvio Berlusconi. En effet ce que Bruno ne savait pas, Teresa va le lui révéler. Ce qu'elle raconte ce n'est rien d'autre que les trente dernières années de Silvio Berlusconi, de ses débuts jusqu'à son accession au pouvoir. La fiction telle que l'envisage Bruno l'effraie au plus au point puisque probablement pour la première fois de sa vie on lui propose de faire un film engagé sur le point politique, qui parle d'une actualité encore chaude, et qui s'attaque directement au pouvoir en place. De fait le film sur Berlusconi n'est pas celui que l'on croyait. Il s'agit plutôt du film dans le film. Ainsi Le Caïman s'érige en une sorte de méta-film permettant à Nanni Moretti d'avoir les mains libres pour diriger sa fiction dans le sens qu'il veut. L'intelligence du dispositif se dévoile alors à nos yeux. Pour ainsi dire c'est une façon d'affirmer qu'il n'est pas l'auteur à proprement parler. Moretti pousse le vice très loin puisque sa première apparition dans le film nous présente un homme complètement détaché de la situation politique actuelle, préférant de loin les bonnes comédies provoquant les rires pour mieux oublier nos soucis. Pendant ce temps Bruno est parvenu à se débarrasser de sa peur, et est prêt à tout mettre en œuvre pour faire le film. Si l'acte semble prendre des allures politiques, Moretti a l'habileté de le rattacher à sa trame initiale. Car si notre héroïque producteur fait ce film c'est d'une certaine manière pour prouver à sa femme qu'il est une personne qui sait faire des choix dans la vie, qu'il peut avoir une responsabilité, et, implicitement qu'il peut donc changer pour pouvoir revenir à ses côtés.
Le dispositif mis en place par Nanni Moretti est d'une perspicacité assez déconcertante. On pouvait s'attendre à un brûlot pamphlétaire contre le pouvoir berlusconien, et l'on se retrouve avec une histoire d'amour avec, en toile de fond seulement, la politique. Que faut-il voir dans l'échec du montage du film si ce n'est le fait que Bruno aperçoit sa femme au bras d'un jeune homme ? Cette vision le plongera dans un état de profond désespoir, se mettant à courir dans les rues, rejoignant les studios où les décors de son film commençaient à s'élaborer. Dans ce lieu se côtoient crypte, chambre, et autres emplacements. Dans cet agencement de zones se constitue une sorte de matrice fictionnelle qui paraît alors calmer les souffrances du producteur. Soudain une benne démolit un pan de mur. Est-ce bien réel ? Probablement pas. Il doit s'agir de Bruno en train de divaguer. Cette vision s'apparente à une sorte de métaphore qui exprimerait le démolissage du monde qu'il habite. La mise en scène très elliptique rend l'atmosphère étrange dans sa cohabitation de la réalité et du rêve, et rappelle sous certains aspects le cinéma de Fellini, toutes proportions gardées. Cette mitoyenneté entre matérialité et songeries va s'accentuer de plus en plus. La fin entière ressemble à une sorte de rêve éveillé. Où est le film ? Où est le film dans le film ? Nous retrouvons Nanni Moretti dans la peau de Berlusconi, comme si nous assistions à la projection du film produit par Bruno. Le personnage de Moretti précédemment présenté dans le film se retrouve ici comme une antithèse aux propos qu'il avait tenus. Ce n'est rien d'autre qu'une astuce de plus de la part du metteur en scène italien, qui dans ce double emploi, brouille définitivement les cartes. Démarche confirmée par le fait que la fiction que nous voyons s'achève comme s'il s'agissait du film de Moretti, permettant par là-même de disloquer la figure méta-filmique présente, qui in fine, dans une sorte de redoublement roublard, apparaît comme la pellicule que nous venons de visionner. Le Caïman fait partie de ses films dont la sagacité n'a d'égal que le brio avec lequel il est réalisé. Un film palmable.
