Mais quid de l'histoire ? Ce nouveau film d'Almodovar prend place dans le Madrid populaire et ouvrier. Il décide de suivre le destin de Raimunda et de sa s½ur Soledad qui vont être confrontées à la mort, à la vie, aux rires et aux larmes. Au passé et donc à l'avenir. Volver embrasse une multitude de thèmes sans jamais en avoir la prétention. Là est la principale force du cinéma d'Almodovar, évoquer des sentiments et des émotions complexes, des moments difficiles de la vie de tous les jours, sans tomber dans le sensationnalisme. Almodovar possède cette pudeur qui fait de lui un immense metteur en scène. Il donne jamais de leçons, les leçons viennent à nous tout simplement. Voilà des lustres que son talent illumine nos yeux. Ainsi Almodovar aborde toujours plus ou moins les mêmes sujets, et pourtant avec une constante remise en question. A l'instar de beaucoup de ses films, Volver fait la part belle à la figure matriarcale. Cette mère qui nous guide, toute notre vie, nous conseille, est présente quand il faut (ou pas). Cette figure incontournable de la vie familiale, qu'elle soit haïe ou adorée, est un point central de l'½uvre d'Almodovar. C'est bien entendu la mère d'Almodovar qu'il n'a eu de cesse de parler qui est constamment representée. Le passé du film est aussi celui du cinéaste ibérique. Situant l'action de son film dans la Mancha, il se remémore ainsi sa jeunesse vécue dans cette région.
Le passé de la vie familiale du metteur en scène n'a pas le monopole de la représentation. La vie cinéphilique a également son mot à dire, et permet dans le même temps de tracer un pont entre vie et fiction afin que tout s'y mêle. La Mancha, région pauvre et miséreuse dans laquelle il vécut étant plus jeune nous rappelle l'âge d'or du néoréalisme italien naissant dans les années 50. Ce milieu ouvrier où les gens peinent à trouver du travail nous rappelle les films de Rossellini ou De Sica. De même Almodovar fait ouvertement référence à un autre chantre du cinéma italien, s'étant quelque peu essayé au néoréalisme : Luchino Visconti et son Bellissima. Les femmes, toujours les femmes. Penelope Cruz est magnifique, l'½il mouillé, entre les rires et les larmes, joue sur l'ambiguïté. Son décolleté pigeonnant, ses cheveux relevés en bataille, ses sourcils obliques mais brillamment dessinés nous renvoie l'image d'une Sophia Loren à ses heures de gloire au sein du cinéma italien. Les références passent partout, et les femmes chez Almodovar sont mises sur un piédestal, servent de relais et de réceptacles à l'imaginaire du cinéaste. A bien des égards il me fait penser au Mankiewicz d'Eve.
Le point commun entre les deux réalisateurs ne s'arrêtent pas là. Ces deux génies sont également d'immenses narrateurs. Avec Volver, Almodovar a certainement atteint son sommet à ce niveau-là. Il passe d'une surface plane à un trou béant, le passé revenant, la mise en scène chasse des éléments du décors, pousse des protagonistes dans leurs retranchements, et, en guise de clin d'½il à Fritz Lang, il y a toujours un "secret derrière la porte"... Ce secret fonctionne comme un retour du refoulé (on n'en sort jamais, vous en conviendrez...). Le passé est révélé et brise par là-même une éventuelle continuité dans le futur. Et il arrive quand on s'y attend le moins. Le rire est là mais toujours en forme de façade, une politesse du désespoir en quelque sorte. Parce que l'ombre de la mort écrase tout le film. Mais Almodovar l'évoque avec beaucoup d'originalité dans le sens où elle règne non en spectre mais comme une réalité matérielle. Il est difficile de parler du film sans déflorer, c'est pourquoi je préfère m'arrêter là et vous inviter à aller découvrir ce magnifique film.
