Malgré tout, L'Oeuf du serpent demeure un des films de Bergman les moins connus. D'où cette deuxième particularité qui saute aux yeux lorsque l'on visionne ce film : il ne ressemble pas à un film de Bergman. Nous connaissons tous le metteur en scène suédois pour ses portraits de vie douloureux, ses descriptions de la souffrance à l'acuité déchirante, ses radiographies de quêtes vouées au néant. Il y a un peu de tout cela dans L'Oeuf du serpent mais reste que ce film tranche singulièrement avec tout ce que Bergman avait entrepris dans les années précédentes. L'action du film prend place dans l'Allemagne de 1923. Le pays est en pleine crise : chômage, antisémitisme, misère font partie du quotidien des allemands. Abel Rosenberg, ancien artiste de cirque, découvre que son frère s'est suicidé. Peu après, la police vient l'informer de plusieurs autres suicides aussi étranges les uns que les autres. Très vite il est soupçonné par les forces de l'ordre. Il décide ainsi d'aller trouver de l'aide auprès de Manuela, la femme de son frère défunt. Le film emprunte donc le chemin sinueux du thriller, genre alors jamais abordé par le cinéaste suédois, qui va remonter lentement la pente meurtrière afin de nous révéler ce qui se cache derrière ces soudaines morts mystérieuses.
Pourtant L'Oeuf du serpent ne démarre pas comme un polar. Au contraire même, le générique se déroule sur une musique jazzy, mené par le son d'une clarinette dont on se dit qu'elle pourrait provenir d'un film de Woody Allen. S'ensuit une image de foule déambulant au ralenti. Ce plan étrange, dont on ne comprend pas le sens immédiat, se révèlera à nous dans le dénouement du film. Au départ on a le sentiment que l'on va assister à la description d'une société gangrenée par la pauvreté, en proie à la promiscuité. Le cabaret dans lequel travaille Manuela résonne comme l'endroit où les problèmes de la vie semble s'évanouir et s'évaporer en fumée, se dissiper dans le folklore et la joie de spectacles divertissants une poignée d'individus qui ont encore le courage de venir jusqu'ici. Abel et son penchant certain pour l'alcool semble alors révéler chez lui un profond mal de vivre, une sorte de dégoût inexorable envers cette vie morne et sans saveur, vivant dans la précarité la plus minable qu'il soit. La première nuit après avoir appris le décès de son frère, Manuela le retrouvera sur le seuil de sa porte complètement saoul. Elle l'aidera, et le fera dormir chez elle. Le lendemain alors que Manuela part tôt le matin pour aller travailler, lui reste seul et va se mettre à fouiller dans les affaire de sa belle-s½ur, et y trouver de l'argent qu'il volera. Triste condition que nous décrit là Bergman, Abel sortant souvent la nuit, continuant à aller de cabarets en cabarets, flirtant avec quelques prostituées, s'imbibant d'alcool jusqu'au petit matin, bref le désarroi semble gagner toujours un peu plus cet homme à mesure que les jours s'écoulent.
Dans ce climat de profonde misère naît les peurs les plus primaires. La folie, de temps à autre, gagne les personnages. Il en va d'Abel dont on ne sait s'il est en train de perdre l'esprit ou bien s'il lit parfaitement le jeu des autorités quand celles-ci veulent l'incarcérer pour les meurtres qu'ils auraient commis. Le film prend alors des accents kafkaïens. Abel pense que tout le monde se ligue contre lui, qu'il est au centre d'un complot terrible. Il est assez difficile pour le spectateur de distinguer le vrai du faux puisque le fait qu'il soit alcoolique ne lui donne pas suffisamment de crédit pour que ses comportements soit considérées comme légitimes. Ainsi l'ambiguïté se propage. Qui faut-il croire ? Un homme à l'esprit qui semble dérangé ou bien la forte conviction de la police ? C'est la perte des repères, la perte de soi à l'image de cet homme inconnu, croisé une nuit, incapable de faire l'amour à une prostituée. La perte de soi incarnée jusque dans ces spectacles de cabarets où tour à tour nous assistons à des shows mettant en scène des personnes qui se déguisent. S'il tout cela est une manière de fuir le quotidien comme je l'ai dit plus haut, cela indique aussi que les gens perdent peu à peu terre avec ce qu'ils étaient.
Nous glissons alors vite sur un autre terrain. Celui des spectres, structures cachées et autres formes d'incarnation. Un peu à l'image du structuralisme, courant en vogue dans les années 60, où il s'agit de voir ce qu'il se cache derrière les structures sociales. Pour Bergman il s'agit d'aller au-delà de cette simple description de la vie journalière outre-rhin. Car nous allons nous rendre compte que Bergman nous mène plus ou moins en bateau, ce qu'il nous montre n'est pas encore tout à fait clair, et ce que nous en percevons va s'avérer en partie faux. La paranoïa d'Abel va se trouver entièrement justifiée. Bergman nous décrit cette ville, la nuit, comme un lieu d'enfermement. Abel y circule comme si un parcours y était déjà tracé, la nuit il va toujours dans les mêmes endroits, il va de lieux clos en lieux clos. La sécurité que l'on recherche n'est pas toujours bienveillante. Cet appartement dans lequel vont vivre Manuela et Abel est-il réellement synonyme de nouvelle liberté ? L'expressionnisme assez inédit chez le metteur en scène scandinave dans lequel baigne le film, nous renvoie une vision cauchemardesque. Quand le film n'est pas immergé dans une lumière blafarde, à la froideur clinique, comme pour nous retranscrire la dureté de la vie éprouvée, il bascule dans un noir terrifiant, le noir de l'inconnu, ce noir de la peur, de ce que l'on peut cacher. Il y a toujours un savant fou planqué quelque part, comme dans les bons vieux films de science-fiction des années 50. Sans trop en dire, Bergman inaugure un discours politique doublé d'un clin d'½il à l'histoire du cinéma, à Fritz Lang pour son ½uvre de jeunesse militant contre les nazis. Il y a, à bien des égards, du Mabuse dans L'Oeuf du serpent. C'est dire combien ce film, malgré le faible éclairage dont il peut disposer dans l'½uvre de Bergman, est une admirable réussite et d'une importance capitale de par les thèmes qu'il met en avant.
