Ceci étant dit, il faut quand même se pencher de plus près sur le film, ô combien attendu puisque celui-ci annonçait le retour des frères Wachowski, réalisateurs comblés de Matrix, sur nos écrans de cinéma. Alors qu'ils ont écrit le scénario et produit le film, ils ont décidé cette fois-ci de déléguer la mise en scène à James McTeigue, également collaborateur sur les films des deux frangins. Il faut avouer que le résultat est plutôt réussi : pas très enflé sur les coins, bon dosage entre action et réflexion, esthétique soignée...bref un film comme les américains savent en faire. Mais un film qui reste malgré tout plutôt subversif, qui fait front aux Etats-Unis et, plus globalement, au monde occidental ! Qu'est-il arrivé à Hollywood ? Depuis ce début d'année, les films dits « engagés » sont de plus en plus fréquents, et ne passent pas inaperçus en raison de leur pedigree (majors et/ou acteurs importants au générique). Une voix contestataire semble se frayer un chemin de plus en plus conséquent dans le monde du cinéma. Citons par exemple Lord of War et Good night and good luck, qui chacun à leur manière fustigaient le système politique mondial actuel (le deuxième réussissant plus que l'autre...).
V pour Vendetta est un film de science-fiction, et il s'inscrit totalement dans le genre en proposant une sorte d'anticipation d'un monde futur. L'action prend place à Londres, au XXIème siècle. Le film décide de suivre le destin de Evey Hammond. Une nuit, alors que deux gardiens de l'ordre s'apprêtaient à la violer, Evey fut secourue par un individu masqué nommé V. Considérée comme complice de cet homme que le gouvernement va rapidement estimer comme très dangereux pour l'ordre national, elle va être prise en chasse par les services intérieurs. Son libérateur masqué décide de l'accueillir chez lui afin qu'elle ne puisse être capturée. A ses côtés elle apprend beaucoup de choses sur la vie, le monde, les idées et l'homme... Les habitants vivent dans un monde sous contrôle permanent, où il est interdit de sortir de chez soi à partir d'une certaine heure, où l'on risque la peine de mort pour un quelconque acte de sédition. Le monde décrit dans V pour Vendetta est un monde où la tyrannie est devenue un régime de pouvoir banalisé, où l'idéal sécuritaire est porté à son plus haut point...bref où la liberté de l'homme est totalement niée. Thème galvaudé s'il en est, autant dans la littérature qu'au cinéma. D'où l'écrasement des références qui ne joue pas toujours en faveur du film. On pense bien sûr à 1984 d'Orwell mais aussi au fabuleux Orange Mécanique de Stanley Kubrick, qui ridiculise V pour Vendetta à bien des égards tant le propos du premier est visionnaire.
Mais. Parce qu'il y en a un. Le film est d'une actualité débordante. Ca bouillonne de partout. L'écran est au bord de l'explosion. Mais « Môssieur le Président ne voyez-vous donc rien venir ??? » Les images diffusées à la fin, où l'on peut apercevoir des peuples entiers se soulever, s'unir, et manifester dans la rue, prêts à se confronter à un surpouvoir écrasant la dignité humaine sont un terrible écho aux manifestations qui ont eu lieu en France contre le CPE. Le métro qui se transforme en bombe nous rappelle les sinistres attentats de Londres l'été dernier. Des musulmans pris pour cible sans preuve nous renvoie à la psychose post-11 septembre. Devons-nous renoncer à ce qui fait de nous des êtres de chair et de sang, des êtres pensants, des hommes libres pour un monde comparable à une cage d'acier ? Le film dresse un diagnostic qui fait froid dans le dos. Dans son atmosphère poisseuse, ses souterrains obscurs, ses rues sombres et inconnues, où big brother peut à tous moments surgir de nulle part, le réalisateur nous décrit une société liberticide. Le film entier est un hymne à la liberté. Même si parfois ça frôle la mièvrerie...
La liberté c'est donc aussi celle de l'artiste qui est en jeu. L'homme libre qui, au sein même du système dont il fait partie, décide de faire voler en éclat la pensée conservatrice. Soyons gentils pour une fois avec les Lumières, mais il faut bien dire qu'ils ont légué au Romantisme cette vision de l'œuvre comme acte par excellence de la conscience libre. Nietzsche reprendra à son compte cette idée de l'artiste comme surhomme, celui qui réconcilie le passionnel et le rationnel (voyez l'analogie kubrickienne...). L'artiste doit devenir le « dépositaire d'une valeur de liberté partout ailleurs compromise » écrit Starobinski dans L'Invention de la liberté (soyez indulgents je cite de mémoire...). Le personnage masqué n'est rien d'autre que le metteur en scène. Il veut reprendre le pouvoir à son compte mais pour en faire autre chose, laisser s'exprimer toutes ces multiplicités, à la fin, tous réunis, sur la place publique prêts à entamer une nouvelle ère. Multiplicités de multiplicités dans cette foule masquée, impersonnelle, prête à tout, celle qui jusqu'alors n'osait rien, parce qu'elle se fond dans la masse peut désormais agir. On est pas loin d'Elias Canetti et de son livre Masse et puissance. Ils deviennent leur propre guide, chef, leur Dieu même. De Dieu transcendantal il ne doit plus y avoir. Une parole d'Evey tombe mal, quand elle dit qu'elle sent Dieu, que Dieu est avec elle. Le film pêche parce qu'il n'obéit plus à sa logique. Klossowski l'avait bien dit, la mort de Dieu ôte au Moi sa seule garantie d'identité. Le Moi se dissout en de multiples personnes, toutes identiques les unes que les autres. Comme le dit Evey dans son dernier dialogue « je suis vous, je suis eux, je suis eux et vous » (de mémoire encore une fois...). Il y a une forme de gaspillage génial dans ce film, de cette puissance de métamorphose qui forme le pluralisme nietzschéen (nietzchéen, 'tzschéen, schéen, hein ? bon...). C'est là que l'on trouve la psychologie de Nietzsche (si on peut appeler ça comme ça...). C'est une psychologie du masque. Toujours un masque derrière l'autre.
Ainsi le film met en avant le postmodernisme dans lequel nous baignons depuis 30 ans. Cette profonde crise du sens. V est un homme de lettres, un orateur de génie, passionné de littérature. Il parle en les citant car aujourd'hui il n'y a que ça qui puisse faire sens. Il faut trouver d'autres formes, multiplier les sens pour s'échapper des modèles. Il n'y a plus de choses mais seulement des interprétations pour que toutes s'emboîtent. Cesser d'avoir le vrai et le faux comme critère (il est d'ailleurs agaçant de voir V rabâcher qu'il veut faire éclater la vérité, un danger peut en cacher un autre...). Les interprétations jugent donc avant tout du type de celui qui interprète et renoncent à la question « qu'est-ce que ? » pour promouvoir la question « qui ? ». Oui, qui est V ? Telle est la question qui demeure en suspend. Dans ses erreurs de raisonnement, V pour Vendetta semble mettre en garde le quidam que nous sommes. Le film alerte surtout le spectateur sur les possibles dérives du pouvoir. Quant à ce qui peut venir après, de cela il faut malgré tout s'en méfier.
