- Richard : "Why am I a son-of-a-bitch ?"
- Jeannie : "Because you get to me."
Je me suis fais un petit plaisir aujourd'hui : je me suis (re)maté Faces de John Cassavetes en dvd ! Un film que j'aime beaucoup, qui fait partie de mes préférés et dont je voulais parler ici. Il s'agit d'un authentique chef-d'oeuvre. La première fois que je l'ai vu, j'avais été littéralement bouleversé, et aujourd'hui encore ça marche. Ah les magnifiques cheveux blonds de Gena Rowlands qui, sous la lumière, se transforment en une sorte de couche neigeuse, si blanche que les yeux ne peuvent le supporter... L'action du film se situe en pleine nuit, sur une seule et même nuit. Une nuit au cours de laquelle la notion de désir va être remise en question. Faces n'est pas un film en noir et blanc, c'est un film en ombres et lumières, desquels naît le chaos, la vie, et donc le désir. Des torrents de vie et de désirs. Des flux de vie qui nous seront confirmés de manière éclatante dans son dernier film, Love Streams, puisque celui-ci signifie « torrents d'amour ». Tout le cinéma de John Cassavetes nous raconte l'histoire d'un amour circulant, bon gré, mal gré entre les individus.
Le film nous relate l'histoire de Richard Frost et Freddie, deux hommes d'affaires, qui, au cours d'une soirée, rencontrent Jeannie, une jolie jeune femme, qui pourrait bien être leur fille. Ils vont chez elle, et font les fous. Puis Richard rentre chez lui où il retrouve sa femme Maria. Il se disputent et Richard s'en va, après avoir annoncé son intention de divorcer. Il décide alors de retourner chez Jeannie... Pas d'intrigue, ni de n½ud dramatique très élaboré dans le film. Simplement des situations qui, prises séparément, possèdent leur propre autonomie. Cassavetes est le metteur en scène de l'instantané, de ce qui passe, de ce qui coule, de ces flux justement qui traversent les êtres humains de toute part et les fait agir. Le film débute brusquement, caméra à la main, suivant les pas de Richard Frost allant à une réunion de travail. La caméra scrute, chancelle mais reste constamment sur le qui-vive. Au bout de cinq minutes, le titre du film nous est révélé sur un fond d'écran noir. Les intentions sont affichées dès le départ, Cassavetes nous propulse dans le quotidien comme si nous étions pris dans l'½il du cyclone, incapable de s'en défaire.
Cette séquence du début n'est qu'une simple mise en bouche. La suivante fait place Richard et Freddie, tous deux réunis, chez Jeannie. La particularité de Faces provient certainement de ses scènes. Le film doit en contenir 5-6 maximum. Toutes sont longues, environs 20 minutes. Cassavetes, à travers une telle longueur, semble vouloir laisser libre cours aux acteurs, comme s'il attendait d'eux quelque chose en plus. On a souvent dit du réalisateur qu'il avait une direction d'acteurs très libre laissant place à l'improvisation. Mais, le bonhomme était un véritable métronome, ses scripts étaient extrêmement détaillés, et les acteurs devaient néanmoins s'y tenir scrupuleusement. Malgré tout, on sent que dans ces scènes, il y a quelque chose de plus, quelque chose qui, à un moment, dépasse les acteurs, et le metteur en scène. On connaissait le penchant de Cassavetes pour l'alcool (il en est mort d'ailleurs...) si bien que dans la plupart de ses films, les scènes festives aux vapeurs éthyliques sont très fréquentes. La séquence réunissant Richard, Freddie et Jeannie n'échappe pas à cette règle. Des flots de paroles, de cris s'éjectent littéralement de la bouche des protagonistes. Ils font et refont le monde à leur manière. Ils délirent. D'ailleurs Cassavetes disait que ce n'était pas l'histoire qui secrétait les personnages mais bien les personnages qui secrétaient l'histoire. Cette séquence nous en fournit un bel exemple.
Dans ce flux d'alcool, de folie, la caméra subsiste, toujours aux aguets. Cassavetes porte cette folie à son point de rupture. Il l'attend. Il attend que les acteurs agissent, fassent quelque chose, un geste, une parole. Qu'importe, l'acteur devient l'histoire, et on a le sentiment que c'est au metteur en scène de se plier au jeu du comédien. Ainsi lorsque brusquement l'ambiance se brise, que Freddie se met en colère, la caméra s'arrête, stoppe son mouvement et se fixe. A nouveau elle se met à scruter, dans l'attente que la fête reparte de plus belle. Mais non Freddie partira. Restent Richard et Jeannie qui finiront par s'embrasser avant que le premier ne rentre chez lui rejoindre sa femme. Faces nous montre dans un même temps la naissance d'un désir et l'effilochement d'un autre. C'est dans cette articulation que le cinéma de Cassavetes tire, entre autres, toute sa force. Comment en vient-on à ne plus désirer une personne pour finalement en aimer une autre ? Telle est la question qui hante le metteur en scène américain. Double mouvement qui trouve une forme de matérialisation dans le corps et les paroles de l'acteur. Si les personnages chez Cassavetes boivent, ils en viennent à dire des choses qu'ils peuvent ne pas penser, mais toujours dans le souci de rendre la souffrance supportable, voire même une mort acceptable...Le désenchantement amoureux submerge l'alacrité, Cupidon décoche sa flèche mais, hélas, échoue.
La parole passe donc le relais au corps. Ce corps qu'essaie de canaliser la caméra. Le corps alcoolisé, le corps dansant, le corps désirant, Faces nous présente le corps sous toutes ses coutures. Torrents de paroles impossible à endiguer, on se prend alors aux jeux de mains, le geste comme prolongement nécessaire et inévitable de la langue. L'hystérie est alors portée à son paroxysme, mais reste humaine, toujours trop humaine. Le geste s'affiche comme le dernier recours, sorte d'incarnation du désespoir dans lequel baignent tous les protagonistes. Profonde crise du sens selon Cassavetes. Voyez le début de bagarre entre Jim et Richard, ou encore ces gifles lancées violemment par Maria sur son mari. L'absence des mots se fait soudain sentir, et mettrait presque mal à l'aise. Voyez aussi, la scène où Maria et son amant d'un soir s'apprêtent à se mettre au lit, un silence assourdissant se fait écrasant. D'où naîtrait presque un malaise du côté de Maria. Ce ballet de corps orchestré par Cassavetes touche parce que dans leurs maladresses résident tout ce qu'il y a en nous de profondément humain. Le corps plein de vie caractérise le cinéma de Cassavetes. En France Pialat en fut le digne héritier.
Emportés dans ce flux de vie et de désirs respectifs chez Richard et Maria, nous nous retrouvons à la fin dans leur maison, au petit matin, chacun ayant connaissance de ce que l'autre a fait. Le plan final fait partie des plus beaux de toute l'histoire du cinéma. Dans cet escalier, sorte de point névralgique de la maison, métaphore du ciment soutenant l'édifice amoureux, se trouvent les deux amants. L'escalier c'est le lieu où l'on se croise, le seul et unique passage où l'on est obligé de se rencontrer. C'est ce lieu intermédiaire où tout circule, ces personnes, mais aussi et surtout ces torrents d'amour bien sûr. Il est la matrice de ces flux amoureux, ceux qui se croisent et se rencontrent, ceux qui s'éloignent, ceux qui prennent la fuite, ou qui reviennent. Jusqu'à ce que la plan se vide tuant définitivement ce qui pouvait les unir. Ah oui les magnifiques cheveux blonds de Gena Rowlands qui, sous la lumière, aveuglait le spectateur par son blanc éclatant. Ce blanc dans lequel baigne le film, c'était celui d'un paradis perdu.
