Comme souvent, les fins d'années sont marquées par l'apparition sur nos écrans de blockbusters hivernaux, prêts à engranger un bon gros pactole pendant les vacances. Ainsi cette année sort les nouvelles aventures de Harry Potter ainsi que la nouvelle livraison de Peter Jackson, réalisateur consacré par sa trilogie du Seigneur des anneaux (que je ne tiens par pour exceptionnelle loin de là...), à savoir King Kong. Encore une fois donc, c'était une entreprise de grande ampleur qui attendait le metteur en scène néo-zélandais. S'attaquer à un remake d'un classique du septième art n'est pas chose aisée ! Mais Peter Jackson est parvenu à pondre un film hors norme, un film qui satisfera autant le cinéphile pointu que le cinéphage inculte. Une part du talent de Jackson vient de là, de cette faculté à se plier à de nombreuses exigences autant commerciale qu'artistique, un peu à la manière d'un Tarantino ou d'un Soderbergh.
L'histoire vous la connaissez tous plus ou moins. L'action se situe à New York, en 1933. Ann Darrow est une artiste de music-hall dont la carrière a été brisée net par la Dépression. Se retrouvant sans emploi ni ressources, la jeune femme rencontre l'audacieux explorateur-réalisateur Carl Denham et se laisse entraîner par lui dans la plus périlleuse des aventures... Ce dernier a dérobé à ses producteurs le négatif de son film inachevé. Il n'a que quelques heures pour trouver une nouvelle star et l'embarquer pour Singapour avec son scénariste, Jack Driscoll, et une équipe réduite. Objectif avoué : achever sous ces cieux lointains son génial film d'action. Mais Denham nourrit en secret une autre ambition, bien plus folle : être le premier homme à explorer la mystérieuse "Skull Island" et à en ramener des images. Sur cette île de légende, Denham sait que quelque chose l'attend, qui changera à jamais le cours de sa vie...
Alors, bien entendu, pour beaucoup il est difficile de ne pas aborder la question de la comparaison entre l'original et l'actuel. S'il y a bien rupture entre les deux, il y a néanmoins une filiation ou du moins quelques éléments en forme de clin d'½il à l'original. En effet on peut constater chez Peter Jackson une certaine tendance à dissimuler, à intégrer des scènes dont on se dit qu'elles auraient pu être filmées à l'époque du premier King Kong tant elles semblent en elles-mêmes dégager quelque chose de profondément artisanal. En témoigne ces plans où l'on voit Ann Barrow faisant face au monstre poilu, avec un arrière plan à l'apparence factice, un peu kitsch, mais fondamentalement plaisant. On retrouve ce penchant de Jackson dès ses tous premiers films. Evidemment ce manifeste artisanal est mineur face au gigantisme de la modernité et ses apparats. Les effets spéciaux sont d'une certaine manière le principal acteur du film. Mais à la différence du Seigneur des anneaux où il fallait gratter derrière la crasse numérique pour trouver un semblant de cinéma, ici tout est savamment dosé et restitué par une mise en scène bien plus décontractée. Autant dire même que ce voyage effectué, ce retour à une forme de nature ancestral, à une civilisation antérieure, vers plus de primitivité, exige une certaine parcimonie de la part de Peter Jackson.
Ceci dit il ne faut pas s'en faire, l'action est bien là au rendez-vous. Si l'exposition du récit peut durer longtemps pour certains, celle-ci va faire suite à pratiquement 1h entière d'action avec de très légères pauses entre les scènes. Mais c'est bien dans cet art de la rupture et de la continuité que le film fait aussi sa force. Dans ce va-et-vient s'exprime l'immense entreprise de tentacularisation (excusez la profusion de néologisme depuis le début mais ce film y pousse, un peu à l'image de son contenu...) du film. Il y a dans le film un traitement quasi-totalisant, explorer les moindres interstices du récit, suivre l'action par n'importe quels moyens, étirer ou raccourcir les temporalités. Bref Peter Jackson fait de King Kong une sorte de matière filmique, malléable a l'infini, qu'il retournerait presque sens dessus-dessous comme s'il était à la recherche d'une vérité cinématographique. L'a-t-il trouvée ?? Ca c'est une autre question qui mérite d'être posée. A savoir si j'en connais la réponse c'est autre chose. Mais ce dont on peut être sûr c'est que la volonté est manifeste, et qu'il faudrait certainement se tourner vers ce que Michael Powell avait en quelque sorte théorisé, à savoir "un idéal de cinéma pur" que très peu ont réussi à approcher (vous voulez des noms ? Akira Kurosawa ou encore Walt Disney à ses débuts...eh oui). Cet idéal s'exprimerait avant tout dans les scènes entre le gorille et Ann, ses longues et belles scènes où ils se regardent et parviennent à se comprendre, ses scènes où la parole n'a plus sa place, où c'est le corps, seul, qui devient médiateur. Ce corps dont sait user Ann, actrice, authentique mime tel qu'on nous la présente au début. On se croirait presque revenus à l'âge du muet. D'ailleurs une bonne partie de l'incipit se fera sans parole, uniquement rythmé par la bande-son du film.
Brassage des époques donc. Mais le désir de Peter Jackson va un peu plus loin car il s'agit également de brassage des genres. Film d'action, d'aventure, bien entendu mais aussi film historique nous décrivant une époque en pleine crise, sortant de la Dépression, fuyant la monotonie du monde dans les théâtres, les cabarets, les cinémas. Ainsi Denham incarne à la perfection le personnage vendeur de rêves, de pays exotiques, voulant aller découvrir de nouvelles contrées, de nouveaux horizons encore inconnus pour le peuple américain. A cet égard le film entretien d'étroits rapports avec le genre du western. Le western est un genre typiquement américain dans le sens où celui-ci érigeait en héros la figure du grand aventurier allant toujours plus vers l'ouest afin de conquérir les espaces encore inconnus. Repousser les frontières, aller toujours plus loin, relever des défis de plus en plus fous. La conquête de l'espace est bel et bien un des sujets de King Kong. Ainsi comme l'avait plus ou moins fait John Ford dans son chef d'½uvre Les Cheyennes, Peter Jackson évoque le modèle dominant des colons. Car si dans les westerns on opposait indiens et cow-boys, la problématique reste la même dans King Kong entre nos explorateurs du nouveau continent et les indigènes, et autres bestioles. Peter Jackson fait preuve d'un sacré culot puisque le discours est très critique à l'égard de son pays. Il y décrit des hommes d'une vénalité sans borne, prêts à tout pour réussir dans la vie, à piller et instrumentaliser des cultures lointaines... Ainsi le gorille va être capturé afin d'être ramené aux Etats-Unis et être par la suite exposé au grand public telle une vulgaire marchandise. Vous allez sembler que je me répète mais là encore on peut voir une des nombreuses conséquences du capitalisme (et pas des moindres) : on assiste à une marchandisation accrue du vivant dans le cadre de ce que Michel Foucault avait modélisé par le concept de "biopolitique". Quelle virulente critique que Jackson adresse au système dont lui-même fait partie ! A croire qu'il faille en faire partie pour ne pas avoir son propre discours phagocyté par le système lui-même. Autre genre abordé c'est l'histoire d'amour. Il y a celle naissante entre Ann et Jack, puis, la plus intéressante, celle entre le gorille et Ann. Celle-ci serait plutôt un amour platonique. La relation entre Ann et l'animal est d'une grande complicité. Il y a un véritable courant qui passe entre les deux, une osmose, une compréhension parfaite les unit. Par moments, l'émotion naît et il est d'autant plus fort d'y croire que l'on sait pertinemment qu'il ne peut rien se passer. Mais la véritable prouesse quasi-philosophique de Jackson c'est de nourrir par un semblant d'authenticité ce qui relève de l'artifice. Si on prête attention au premier plan du film, on voit un petit singe, la caméra essayant de capter les mouvements de son corps sur la branche. L'approche de la mise en scène relève du documentaire. Du plan ressort une sorte de neutralité axiologique wéberienne (de Max Weber). L'émotion n'est donc pas de mise alors qu'est filmé un authentique singe. L'émotion, la vraie, naîtra de celle du gigantesque singe, du plus grand effet spécial du film, de l'entité virtuelle vidée de toute élan vital, de toute incarnation intrinsèque, de volonté de puissance nietzschéenne, de Conatus spinoziste...
C'est donc un des paris fous qu'a réussi à réaliser Peter Jackson. Doter le virtuel d'un actuel pour parler en terme deleuzien. Car au fond ce qu'est parvenu à faire Jackson c'est une théorie de l'actuel et du virtuel. Comme l'a montré Leibniz, la force est un virtuel en cours d'actualisation. Le plan se divise en une multiplicité de plans. Mais tous les plans ne font qu'un, suivant la voie qui mène au virtuel. L'actuel est le complément ou le produit, l'objet de l'actualisation mais celle-ci n'a pour sujet que le virtuel. Elle appartient au virtuel. Réside ici une des nombreuses forces de King Kong, à la fois film hybride et limpide, installant (à mes yeux) Peter Jackson comme un grand metteur en scène.