Les Forbans de la nuit de Jules Dassin

Les Forbans de la nuit de Jules Dassin
Jusqu'à présent étaient évoquées sur ce blog uniquement les nouveautés sortant en salles. Je me permets donc une petite halte (probablement pas la dernière...) afin de vous parler de ce magnifique film. Les Forbans de la nuit est effectivement un petit bijou, une grande réussite digne des plus beaux exemples de ce que le film noir a pu nous livrer dans l'histoire du cinéma. Ce genre naît aux Etats-Unis dans les années 40 sous l'influence, entre autres, de l'expressionnisme allemand. Sur le fond celui-ci prend racine dans l'expansion des groupuscules mafieux, organisations criminelles, et autres tendances très à la mode durant la période de la prohibition. Jules Dassin (le papa de qui vous savez...) décide de changer de lieux et d'aller nous raconter une histoire quelque peu semblable à Londres. Il faut néanmoins savoir qu'à l'époque Jules Dassin est blacklisté et déclaré communiste aux Etats-Unis, ce qui l'oblige, de fait, à mettre les voiles outre-atlantique, d'abord en Angleterre (puis ensuite en France) où il décide donc de réaliser en 1952 Les Forbans de la nuit.

Le film raconte l'histoire de Harry Fabian, jeune escroc ambitieux mais pas encore indépendant qui aimerait justement voler de ses propres ailes. Celui-ci envisage d'organiser des combats de lutte gréco-romaine, sport qu'il pense plein d'avenir surtout pour sa bourse personnelle. Hélas pour lui, il ignore que le créneau est déjà exploité par un certain M. Kristo, le genre de type un peu louche qui vous refroidirait un mort en deux secondes. Fabian va rapidement s'apercevoir que Kristo ne compte pas se laisser marcher sur les pieds...

De ce petit résumé on peut déjà voir les thèmes proprement américains qui sont présents. Tout comme le western, le film noir se nourrit de l'histoire américaine. Les Forbans de la nuit, même si l'action se passe à Londres, parle du rêve américain. Les westerns nous expliquaient la conquête des espaces et la maîtrise de ceux-ci. Le film noir érige en modèle la figure du self-made-man. L'homme qui veut à tout prix réussir, qui parviendra à se sortir de la misère et devenir ainsi un grand homme d'affaire ou personnage important de la vie publique par ses seuls moyens. Le film noir biaise légèrement la formule. Car si les appétits de nos chers être humains sont bel et bien grandissants, les moyens pour les mettre en ½uvre sont pour le moins blâmables voire illégaux, peuvent nécessiter l'aide de quelqu'un, et ne garantissent jamais des chances de réussite totales. Mais les modèles étant plus forts que tout, les désirs d'ascension sociale constamment stimulés, l'individu lambda accepte de moins en moins sa condition. C'est le cas de Harry Fabian, prêt à tout pour bâtir à lui tout seul un empire de la lutte gréco-romaine.

Quand le film débute, Harry est poursuivi. Le film entier est une longue poursuite. Harry Fabian, l'entrepreneur veut aller de l'avant. S'il est poursuivi par quelqu'un qui, semble-t-il, veut revoir la couleur de l'argent qu'il prête, Harry poursuit aussi un destin, celui dont il rêve mais dont il ignore encore tout de son exactitude. Harry Fabian rêve de tout, qu'importe du moment que cela le satisfait et qu'il peut enfin vivre à sa guise ! Il suffit de voir les vieilles ruses dont il use au début pour comprendre ses motivations. Pour arriver à ses fins les entourloupes les plus minables sont monnaie courante. Mais petit à petit on veut viser plus haut. Vient donc cette idée folle pour Harry d'organiser des combats de lutte. Malheureusement pour lui, chaque protagoniste, derrière son apparence bien apprêtée, cache toujours de vieux vices. Ainsi en va-t-il de Phil Nosseross, patron de cabaret, auquel Harry vient confier son idée afin qu'il lui lâche quelques billets pour l'aider dans sa fabuleuse entreprise. Il faut le signaler : le film comporte une série de seconds rôles absolument géniale, avec surtout la très belle Gene Tierney, hélas trop peu présente, mais qui irradie chaque plan dès qu'elle apparaît.

Ce que le rêve américain avait oublié de dire le film noir va le rétablir. Trop souvent le destin rêvé par nos héros les dépasse, et finissent par être rattrapés. A bien des égards le film noir emprunte des éléments propres à la tragédie grecque. Mais il n'est guère utile de remonter aussi loin. Des auteurs contemporains à l'image de Tennessee Williams ou Steven Berkoff se sont profondément inspirés de cette littérature. Le film noir aussi donc. Les Forbans de la nuit, par sa représentation de la ville en pleine nuit, enferme peu à peu Harry. Quelque soit l'endroit où il ira, il se fera reprendre par son destin, inexorable fatum. Inéluctablement c'est vers sa propre mort qu'il court. Les ombres et lumières dessinent un espace contraignant, semé d'embûches. Murs, escaliers, ponts, rues étroites, la topologie des lieux contient en elle-même, par son aspect labyrinthique, la situation inextricable dans laquelle il s'est mise. La fin rappelle celle, bouleversante, de Quand la ville dort de John Huston, autre film où la référence à la tragédie grecque se fait prégnante. La Grèce est mise à l'honneur dans une autre référence. Celle d'Oedipe. La scène de la mort du père de Kristo, Grégorius, grand champion de lutte gréco-romaine jadis, meurt dans les bras de son fils. Oedipe et Etéocle, l'un dans les bras de l'autre. Un parricide est supplanté par une mort cardiaque. Mais il n'en reste pas moins que, par associations, c'est bien le fils qui est l'auteur du crime. A double titre puisque Harry est en quelque sorte le fils spirituel de Grégorius tandis que Kristo, le fils biologique. Le premier l'a embarqué dans sa maudite affaire de lutte alors que le second a joué les sourds quant aux souhaits de son père de voir de véritables combats de luttes.

Les Forbans de la nuit s'achève au bord d'un fleuve, dans un aurore salutaire, les pêchés et autres crimes de la nuit semblent lavés. L'eau fait tout disparaître. Les derniers instants sont déchirants, le couple Harry Fabian-Mary Bristol vit son dernier battement de c½ur. Fabian se rend compte que sa vie a été un échec, qu'il a constamment rendu triste celle qui pensait savoir aimer. Dans un dernier élan de générosité, afin de se faire pardonner de sa misérable condition de bon à rien, il pense faire un dernier cadeau à Mary, mais c'est le pire de tous. Triste portrait d'un homme que nous dresse le film de Dassin. Quand bien même celui-ci pense se racheter, nous ne trouvons que déchéance et perte de soi. De sa personne il n'a aucune estime, sa vie n'a plus aucune valeur. En vain. D'ici là l'eau sous les ponts aura coulé, les nuits connaîtront les mêmes peurs, et la ville de Londres brisera bien d'autres destins...

# Posté le vendredi 03 mars 2006 17:20

Modifié le samedi 25 mars 2006 02:59

L'Ivresse du pouvoir de Claude Chabrol

L'Ivresse du pouvoir de Claude Chabrol
Ayant écrit l'article pour un site, le lien vers celui-ci se trouve




# Posté le vendredi 24 février 2006 12:50

Modifié le mercredi 22 mars 2006 10:56

Cadrage, site dédié au cinéma

Cadrage, site dédié au cinéma
Cadrage est considéré aujourd'hui comme le premier site universitaire français consacré au cinéma. La majeure partie des rédacteurs enseignent en faculté, et les textes proposés sont toujours d'une grande richesse, didactiques sans jamais tombés dans le pompiérisme, et offrent une vision large de l'exégèse cinématographique (chacun possède ses références).

Le site propose également une série de mini-sites consacrés à certains metteurs en scène, des thèmes ou encore des aspects plus techniques (tel celui à propos du générique de cinéma particulièrement stimulant)...bref un bel éventail...

Je vous invite donc à aller jeter un coup d'oeil à cet excellent site afin de vous forger votre propre opinion : Cadrage

Bonne visite !

# Posté le lundi 20 février 2006 16:14

Modifié le mercredi 22 mars 2006 06:33

Le Nouveau monde de Terrence Malick

Le Nouveau monde de Terrence Malick
Ayant écrit le texte pour un site web, vous trouverez ma production ici

# Posté le jeudi 16 février 2006 12:19

Modifié le mercredi 22 mars 2006 06:32

Desperate Housewives - série télé

Desperate Housewives - série télé
L'année 2005 fut extrêmement riche en nouvelles séries. Il y a eu, bien évidemment, l'événement Lost, grande réussite, naviguant entre le fantastique et l'aventure, racontant, en quelque sorte, la naissance d'une (nouvelle) nation pour faire écho au film de D.W Griffith. Au fond, cette série nous parlait de l'histoire de l'Amérique. Malgré tout, la grande série de l'année 2005 reste incontestablement Desperate Housewives créée par Marc Cherry. Humour, cynisme, description d'une Amérique en proie à ses démons intérieurs, la série joue sur plusieurs plans sans jamais pour autant briser l'unité de l'entreprise totale. Aussi, je tiens à préciser que l'article risque de comporter quelques spoilers, donc n'allez pas plus loin si vous ne voulez rien connaître de la série et ainsi préserver votre plaisir si vous avez l'occasion de la voir.

L'action de la série se situe à Wisteria Lane, un beau quartier huppé et très chic, où les maisons sont belles et spacieuses, les jardins parfaitement entretenus, le calme permanent, bref un endroit où la vie est paisible et agréable. Argent et bonheur semblent former un bien joli couple. Marc Cherry déclare qu'il s'est inspiré du film Edward aux mains d'argent pour élaborer les décors de sa série. Influence d'autant plus affirmée puisque c'est Danny Elfman, fidèle compositeur de Tim Burton (réalisateur d'Edward aux mains d'argent donc...) qui a réalisé la musique du générique des Desperate Housewives. La deuxième référence officiellement admis par Marc Cherry est Boulevard du Crépuscule, brillant film noir réalisé par Billy Wilder pour lequel il s'est inspiré de la voix off. Quoi qu'il en soit le rendu est réussi. Mais derrière ces façades de maison, ces pelouses si vertes (trop vertes ?), cette quiétude monacale, se cachent beaucoup de choses, et Marc Cherry va s'y aventurer. Dans Blue Velvet de David Lynch, les premières images du film nous présentaient des pelouses bien tondues, des maisons bien entretenues, et des habitants manifestant une certaine joie de vivre, puis au bout de quelques minutes la caméra s'engouffrait dans une oreille découpée nous faisant accéder à une sorte d'arrière-monde où la véritable nature des gens se révélaient, où ils laissaient libre-cours à leurs pulsions, leurs désirs les plus troubles. En un sens, Desperate Housewives emprunte le même chemin.

La série nous décrit donc un monde d'apparence et de faux-semblants : un monde où il faut à tout prix garder la face. Ainsi en va-t-il de Mary Alice Young, mère au foyer de quarante ans élevant son enfant Zach, épouse d'un mari auquel on ne peut rien reprocher. Vie tranquille et paisible d'une américaine lambda sur laquelle on ne peut guère avoir de soupçons. Et pourtant Mary Alice Young finira par se suicider. C'est toute la population du quartier qui est ébranlée par la nouvelle. Comment une femme aussi heureuse dans sa vie a-t-elle pu en arriver là ? Cet événement sert de point de départ. A travers celui-ci la série décide d'explorer la vie de quatre personnages féminins autrefois très proches de la défunte, toutes très différentes dans leur genre. La mosaïque féminine que nous propose Marc Cherry n'est rien d'autre que celle de l'Amérique. Chacune évoque un certain "idéal-type" de la femme quarantenaire pour reprendre un terme de la sociologie wéberienne. Il y a Susan Mayer, célibataire vivant avec sa fille de 14 ans, croyant encore que l'amour viendra frapper à sa porte. Mais à Wisteria Lane la concurrence entre femmes est rude et Susan devra prendre garde à Edie Britt, la bombe sexuelle allumeuse qui n'hésite pas à laver sa voiture en mini short ornée d'un bikini pour le haut juste en face d'un beau plombier sur lequel Susan avait également misé. Et Marc Cherry ne se prive pas pour nous montrer toutes les facettes de la vacherie féminine. Parmi nos "desperate" on trouve également Lynette Scavo, femme au foyer, exaspérée par la suractivité de ces 3 enfants, mais qui n'a pas la langue dans sa poche quand il s'agit de l'ouvrir (notamment face à son mari qui ne cesse d'aller dans son sens quitte à être incohérent). Lynette Scavo est la femme forte de la série. Ensuite il y a Gabrielle Solis, la bimbo latino, parfaitement consciente de son potentiel physique, mariée à un riche homme d'affaire. Elle passe son temps à se pavaner chez elle, faire du shopping, ou bien quand son mari s'absente à coucher avec le beau jardinier. Mais attention quand Carlos, son mari, lui dit qu'il voudrait un enfant, elle répond que son "utérus n'est pas négociable" (la réplique m'est resté et me fait toujours autant rire...). Enfin, la dernière est Bree van de Kamp, femme au foyer modèle, puritaine, très maniérée, sourire permanent, soumettant toute sa famille aux pires règles. Sa vie est parfaitement ordonnée et chaque problème a sa solution. Par moments cela prend des proportions assez effrayantes...

Marc Cherry ne délaisse pas pour autant l'événement de départ. Il va, au contraire, entrelacé l'intrigue initiale (le suicide mystérieux de Mary Alice Young) à la description de ces américaines, créant, dans une espèce de reflux, une sorte d'épaisseur à la narration qui renvoie par là-même au mystère global. L'épaisseur narrative vient corroborer et renforcer le brouillard autour de nos habitants. Peu à peu les langues se délient, et l'on découvre la véritable nature des gens, parfois cela peut leur être fatal...et les coupables ne sont pas toujours les personnes que l'on croit. Les suspicions sont au rendez-vous, les détectives privés sont de la partie, et la nuit contient aussi son lots de mystères. Desperate Housewives entretient d'étroits rapports avec le genre policier. Malgré tout la verve humoristique est très présente. Elle n'est pas là pour se moquer mais pour éviter de porter un quelconque jugement moral sur ces femmes. Plutôt que de critiquer violemment les habitudes de ces héroïnes, Marc Cherry préfère en rire, et prendre du recul. Mais la description de ce monde ne va non plus sans une certaine forme de sensibilité. Comme Marc Cherry l'affirme, le fait qu'il soit homosexuel lui a permis de comprendre ces femmes, leurs souffrances et leurs désirs, et donc approcher une forme de sensibilité féminine. Les moments de rires sont aussi nombreux que ceux de déchirements, et la fin de la saison est tout simplement bouleversante annonçant une saison 2 absolument passionnante.

A l'instar de Six Feet Under, autre grande série sur l'Amérique, Desperate Housewives traverse toute une série d'affects. Amour, haine, trahison, meurtre, tous se mélangent et composent le cocktail détonnant de la série. La vie à Wisteria Lane n'est pas celle que l'on croit. En effet, comme je le disais au début, ses belles maisons, ses beaux jardins, ses belles rues, tout ces aspects de la vie là-bas sont parfaits, trop parfaits. Tout n'est qu'artifices, ruses et dissimulations. Au fond ce que dit la série c'est que ces personnes, sous des airs bienséants, sont des gens comme tout le monde, avec les mêmes problèmes, les mêmes joies et devront, un jour ou l'autre, traverser des épreuves aussi difficiles soient-elles. Tous logés à la même enseigne...

# Posté le samedi 04 février 2006 12:26

Modifié le mercredi 22 mars 2006 06:32