Le film raconte l'histoire de Harry Fabian, jeune escroc ambitieux mais pas encore indépendant qui aimerait justement voler de ses propres ailes. Celui-ci envisage d'organiser des combats de lutte gréco-romaine, sport qu'il pense plein d'avenir surtout pour sa bourse personnelle. Hélas pour lui, il ignore que le créneau est déjà exploité par un certain M. Kristo, le genre de type un peu louche qui vous refroidirait un mort en deux secondes. Fabian va rapidement s'apercevoir que Kristo ne compte pas se laisser marcher sur les pieds...
De ce petit résumé on peut déjà voir les thèmes proprement américains qui sont présents. Tout comme le western, le film noir se nourrit de l'histoire américaine. Les Forbans de la nuit, même si l'action se passe à Londres, parle du rêve américain. Les westerns nous expliquaient la conquête des espaces et la maîtrise de ceux-ci. Le film noir érige en modèle la figure du self-made-man. L'homme qui veut à tout prix réussir, qui parviendra à se sortir de la misère et devenir ainsi un grand homme d'affaire ou personnage important de la vie publique par ses seuls moyens. Le film noir biaise légèrement la formule. Car si les appétits de nos chers être humains sont bel et bien grandissants, les moyens pour les mettre en ½uvre sont pour le moins blâmables voire illégaux, peuvent nécessiter l'aide de quelqu'un, et ne garantissent jamais des chances de réussite totales. Mais les modèles étant plus forts que tout, les désirs d'ascension sociale constamment stimulés, l'individu lambda accepte de moins en moins sa condition. C'est le cas de Harry Fabian, prêt à tout pour bâtir à lui tout seul un empire de la lutte gréco-romaine.
Quand le film débute, Harry est poursuivi. Le film entier est une longue poursuite. Harry Fabian, l'entrepreneur veut aller de l'avant. S'il est poursuivi par quelqu'un qui, semble-t-il, veut revoir la couleur de l'argent qu'il prête, Harry poursuit aussi un destin, celui dont il rêve mais dont il ignore encore tout de son exactitude. Harry Fabian rêve de tout, qu'importe du moment que cela le satisfait et qu'il peut enfin vivre à sa guise ! Il suffit de voir les vieilles ruses dont il use au début pour comprendre ses motivations. Pour arriver à ses fins les entourloupes les plus minables sont monnaie courante. Mais petit à petit on veut viser plus haut. Vient donc cette idée folle pour Harry d'organiser des combats de lutte. Malheureusement pour lui, chaque protagoniste, derrière son apparence bien apprêtée, cache toujours de vieux vices. Ainsi en va-t-il de Phil Nosseross, patron de cabaret, auquel Harry vient confier son idée afin qu'il lui lâche quelques billets pour l'aider dans sa fabuleuse entreprise. Il faut le signaler : le film comporte une série de seconds rôles absolument géniale, avec surtout la très belle Gene Tierney, hélas trop peu présente, mais qui irradie chaque plan dès qu'elle apparaît.
Ce que le rêve américain avait oublié de dire le film noir va le rétablir. Trop souvent le destin rêvé par nos héros les dépasse, et finissent par être rattrapés. A bien des égards le film noir emprunte des éléments propres à la tragédie grecque. Mais il n'est guère utile de remonter aussi loin. Des auteurs contemporains à l'image de Tennessee Williams ou Steven Berkoff se sont profondément inspirés de cette littérature. Le film noir aussi donc. Les Forbans de la nuit, par sa représentation de la ville en pleine nuit, enferme peu à peu Harry. Quelque soit l'endroit où il ira, il se fera reprendre par son destin, inexorable fatum. Inéluctablement c'est vers sa propre mort qu'il court. Les ombres et lumières dessinent un espace contraignant, semé d'embûches. Murs, escaliers, ponts, rues étroites, la topologie des lieux contient en elle-même, par son aspect labyrinthique, la situation inextricable dans laquelle il s'est mise. La fin rappelle celle, bouleversante, de Quand la ville dort de John Huston, autre film où la référence à la tragédie grecque se fait prégnante. La Grèce est mise à l'honneur dans une autre référence. Celle d'Oedipe. La scène de la mort du père de Kristo, Grégorius, grand champion de lutte gréco-romaine jadis, meurt dans les bras de son fils. Oedipe et Etéocle, l'un dans les bras de l'autre. Un parricide est supplanté par une mort cardiaque. Mais il n'en reste pas moins que, par associations, c'est bien le fils qui est l'auteur du crime. A double titre puisque Harry est en quelque sorte le fils spirituel de Grégorius tandis que Kristo, le fils biologique. Le premier l'a embarqué dans sa maudite affaire de lutte alors que le second a joué les sourds quant aux souhaits de son père de voir de véritables combats de luttes.
Les Forbans de la nuit s'achève au bord d'un fleuve, dans un aurore salutaire, les pêchés et autres crimes de la nuit semblent lavés. L'eau fait tout disparaître. Les derniers instants sont déchirants, le couple Harry Fabian-Mary Bristol vit son dernier battement de c½ur. Fabian se rend compte que sa vie a été un échec, qu'il a constamment rendu triste celle qui pensait savoir aimer. Dans un dernier élan de générosité, afin de se faire pardonner de sa misérable condition de bon à rien, il pense faire un dernier cadeau à Mary, mais c'est le pire de tous. Triste portrait d'un homme que nous dresse le film de Dassin. Quand bien même celui-ci pense se racheter, nous ne trouvons que déchéance et perte de soi. De sa personne il n'a aucune estime, sa vie n'a plus aucune valeur. En vain. D'ici là l'eau sous les ponts aura coulé, les nuits connaîtront les mêmes peurs, et la ville de Londres brisera bien d'autres destins...




