Je vais essayer de parler de la série en essayant de m'en détacher le plus possible pour ne pas avoir à dévoiler de possibles spoilers (si tel est le cas vous serez prévenus lors de la lecture magique non ?!). Le texte ressemble plus à une réflexion sur la série qu'à une simple évocation des cinq magnifiques saisons dont vous aurez, je l'espère, le plus grand plaisir à découvrir si vous en avez la possibilité un jour (essayez de la voir ça vaut vraiment le coup quand même...) !
La série vient de s'achever. Un final brillant qui m'a fait chialer comme jamais j'avais pleurer auparavant. Ce matin encore je regardais le dernier épisode avec les commentaires audios, et, arrivé à la fin, ça n'a pas loupé j'ai fondu en larmes. Et surtout qu'on ne me dise pas de sécher mes larmes, j'ai envie de pleurer. Pourquoi le rire serait-il moralement supérieur aux larmes ? Pourquoi le sexe lui-même est-il devenu quelque chose de moral ? Quelque chose qui est soumis à des normes, un sujet sur lequel on peut se permettre de dire ce qui est bien et ce qui ne n'est pas ? Pourquoi la mort elle-même est perçue comme un tabou, que l'on verrait encore et toujours à travers le prisme moral ? En quoi la mort doit-elle être constamment cachée, occultée de notre société ? N'y a-t-il pas là une forme d'hypocrisie, ô combien révélatrice du monde dans lequel on vit ? Du moins caractéristique du monde occidental. Au Tibet, on n'hésite pas à en parler de la mort, comment la vivre (aussi paradoxal que cela puisse l'être...), etc. La mort n'est pas quelque chose qui est séparée de la vie, comme une sorte d'arrêt brutal et définitif entre le monde réel et cet autre inconnu. La mort fait partie de la vie. Mais encore une fois il ne s'agit pas de parler de la mort pour donner du grain à moudre à toutes formes d'institutions existantes dans notre société, leur permettant ainsi de contrôler, juguler, et récupérer ces discours afin de s'en servir comme d'un savoir. Non, il s'agit simplement de reconnaître quelque chose que nous avons tant de mal à accepter.
« La philosophie antique nous apprenait à accepter notre propre mort, la philosophie moderne la mort des autres. » Michel Foucault
Alors pourquoi je parle de tout cela ? Tout simplement parce que
Six Feet Under c'est un peu tout cela à la fois. La série nous raconte l'histoire d'une famille travaillant dans les pompes funèbres. Voilà 60 ans que, de générations en générations, ils se passent le témoin. Certains dans la famille continueront dans cette voie, d'autres le feront un peu sous la contrainte, alors qu'une d'entre eux partira dans une tout autre direction. Le tout premier épisode de la série nous annonce la mort du père. Pour la première fois, cette famille qui jusqu'alors travaillait avec les morts, se trouvait simplement spectatrice de la mort, va basculer le temps d'un épisode de l'autre côté, plongée en plein drame. Bien sûr la série ne va pas se focaliser sur mort du père. Au contraire, de ce tragique point de départ, elle va tenter de rebondir, de travailler avec, de s'en servir comme d'un révélateur commun.
Six Feet Under explore la vie de cette famille, aussi bien privée que professionnelle. Les amours sont bien entendu évoquées, souvent complexes, que l'on soit homo ou hétéro, nous rencontrons les mêmes problèmes. La vie en couple ou en solitaire est soumise aux mêmes difficultés. Il n'y a pas de vérité. Nous ne devons pas faire de la vie une recherche de la vérité mais simplement un champ d'expérimentations qui chaque jour nous permettra d'avancer.
« - Pourquoi devons-nous mourir ? - Pour que la vie compte... »
La série nous montre ainsi les chemins sinueux qu'auront à prendre nos personnages. Ces examens de conscience si magnifiquement filmés, comme des moments arrachés à la réalité. De temps en temps, ce sont les morts qui reviennent d'outre-tombe pour parler à nos héros, leur dire ce qu'ils devraient faire ou pas. Peu importe que ce qu'ils disent soit vrais ou faux du moment que cela les fasse réagir. Si les morts parlent dans
Six Feet Under c'est surtout parce qu'on a toujours des choses qu'on aurait voulu dire de notre vivant et qu'on a jamais pu ou jamais eu le courage de dire. Dans la série il y a ça de très plaisant, cette volonté de ne pas mettre de barrière entre les vivants et les morts, entre la vie et la mort.
Six Feet Under est une série a-spatiale, si l'on considère la mort comme un espace autre. Ce n'est pas pour autant que la série verse dans le fantastique de bazar. Au contraire toute la mise en scène parvient à mettre en adéquation deux choses supposées antinomiques. La rencontre entre ces deux mondes transforme alors la perception du monde que nous avons comme uni et total. Dans cette vision mitoyenne de la vie et de la mort se produit, non pas un effet additionnel, mais plutôt multiplicateur. La simple addition de deux espaces nous ramenant à pure rationalité cartésienne réfléchissant par dualisme où chaque chose aurait son revers, ne nous est d'aucune aide. Alors que dans la multiplication des choses, il y a une puissance de vie, un vitalisme beaucoup plus fort et grand. Il y a une force créatrice propre à cette coexistence. Nous ne voyons donc pas deux mondes qui se juxtaposent comme je l'avais dit (beh oui...) mais un seul et même monde, celui qui réconcilie les vivants et les morts. Il s'agirait en quelque sorte d'un monde qui serait toujours déjà là. Il ne reste qu'à nous de voir les choses autrement.
Les joies, les peines, bref la vie. Ca sent le réchauffé et la banalité du quotidien. Afin de contourner ce vieil écueil, la série essaie d'être le moins possible linéaire. Ainsi, comme je le disais à l'instant,
Six Feet Under rompt avec notre rationalité concernant la mort, il en va de même s'agissant du temps (les deux choses se rejoignent inévitablement...). Le passé et le présent se mêlent et s'enchevêtrent l'un et l'autre. Tout comme le rêve et la réalité. Combien de fois se fait-on surprendre par des astuces aussi bêtes que celles-ci durant les cinq saisons ? Le temps s'arrête, repart, ou accélère. Le temps est circulaire. « Poussières, tu redeviendras poussières ». C'est dans ce pluralisme que l'on doit atteindre cette unicité, et ne pas considérer l'Un comme transcendantal. «
On n'est pas dans un monde, on devient avec le monde » écrivait Gilles Deleuze. Par moments, j'ai réellement l'impression que la série fait sienne l'aphorisme du philosophe français, dans cette capacité à englober la Terre dans sa diversité, sa multiplicité et ses différences, dans sa façon de refuser de penser sur le mode binaire, de refuser de penser l'Homme comme le dernier chaînon de l'évolution. Le temps agit sur les personnages. Dans leur maison, qui leur sert de funérarium, la lumière du soleil donne au lieu un aspect fantomatique. L'opacité gagnant leur demeure scelle le temps autour d'eux. L'aspect cotonneux peut faire penser à un rêve, à une sorte de chimère gluante de laquelle ils ne pourraient se sortir. Ruth, la mère, aux apparences conservatrices, semble comme appartenant aux meubles, incrustée dans le décor vieillot de sa cuisine. Ainsi, après l'espace, c'est le temps qui se détache de nos normes communément admises.
Six Feet Under c'est véritablement un autre espace-temps qui se crée, une bouffée d'air frais, sans jugement de valeurs, sans les hiérarchiser, mais simplement en les considérant toutes les unes à côté des autres.
« Je croyais être né à l'époque d'Internet, de Gap et de la chute du communisme, et je me rends compte que c'est l'époque du 11 septembre, de la guerre et de la fin de tout. »
En cela la série est très politique surtout dans la dernière saison avec ces violentes diatribes contre le gouvernement Bush. Elle fustige à tout va le conservatisme de son pays. Les positions s'affirment nettement dans les derniers épisodes : contre la guerre en Irak (et Dieu sait qu'ils n'étaient pas si nombreux que ça aux USA...), contre la pollution (moment où Claire insulte la femme au 4x4 qui venait juste de perdre son fils...), militant pour un enterrement bio (Nate souhaitant être enterré dans un simple trou enveloppé d'un linceul blanc), etc. Bref les exemples abondent, et loin de s'embourber dans un débat idéologique des plus pompeux, la série aime plutôt en rire, arme bien plus redoutable et efficace. La série aborde également (surtout au début en fait) le problème de la psychiatrisation des malades mentaux (belle phrase de Billy dans le dernier épisode qui résume assez bien mon opinion). Ce que
Six Feet Under essaie de mettre en œuvre a probablement à voir avec ce que que Félix Guattari essayait d'expliquer dans un de ses derniers ouvrages. En fait le monde devrait respectait 3 écologies : l'écologie sociale, psychique et environnementale. Ces 3 écologies réunies forment ce qu'il appelle l'écosophie. Toujours s'accepter, et accepter l'autre tel qu'il est. Arrêter de vouloir faire changer les gens mais tenter un tant soit peu de les comprendre. Dit comme ça, on a l'impression que la série est remplie de bons sentiments, qu'elle se met dans la position du donneur de leçons mais non. La grande force de la série est justement de donner des leçons sans avoir l'impudence de nous en faire ressentir le poids. C'est bien là toute la différence entre tirer des leçons de la vie, et donner des leçons sur la vie.
Six Feet Under n'est pas un mode d'emploi ou une notice d'explication pour dire quoi faire à chaque instant de notre petite vie. Au contraire, s'il y a bien une leçon à retenir de la série, c'est justement qu'il n'y en a aucune qui puisse tenir devant les travers de l'existence. De toute façon nous n'en sortirons pas vivant.
Musique de la magistrale séquence finale :
Sia - Breathe Me (et vous pouvez même la télécharger si vous voulez, tonton blop est allé la chercher lui-même ! Qu'il est sympa...)
Voici un dialogue de la série qui m'avait bien marqué (que je vous retranscris de mémoire...) :
-
Quand on perd ses parents on devient orphelin, quand on perd son conjoint on devient veuf mais, c'est étrange, quand on perd un enfant il n'y a pas de mot...
- C'est peut-être parce que c'est trop horrible qu'il n'y a justement pas de mots, c'est quelque chose d'indescriptible...
Everything...
Everyone...
Everywhere...
Ends...